Futur collisionneur: Le projet pharaonique du CERN est-il vraiment d’intérêt public?

Un coût exorbitant, un impact social et environnemental conséquent, pour une avancée scientifique incertaine.
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Le Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) projette de construire la plus grande machine jamais créée au monde: un accélérateur de particules de près de 91 km de circonférence, situé à 240 mètres sous terre, de part et d’autre de la frontière franco-suisse. Baptisé Future Circular Collider (FCC), « futur collisionneur circulaire », ce projet titanesque sera soumis au vote des 25 États-membres du CERN en 2028, mais soulève d’ores et déjà de nombreuses oppositions, tant du côté des scientifiques que du côté des écologistes ou des riverains. Pour commencer à explorer ce sujet, Essentiel News vous propose la diffusion d’une vidéo réalisée par le GreenLetter Club, en partenariat avec les associations Noé21, Co-cernés et l’Association presingeoise pour un futur sans FCC.

Dans cette vidéo pédagogique, les principaux angles abordés sont les impacts écologiques et sociaux du FCC, ainsi que le gouffre financier que ce projet pharaonique représente en termes d’argent public pour une avancée scientifique qui reste, somme toute, très spéculative. Certes, l’actuel accélérateur de particules du CERN, le Large Hadron Collider (LHC), « grand collisionneur de hadrons », a permis la découverte du boson de Higgs en 2012, mais rien ne dit que son successeur permettra d’aller plus loin dans la recherche en physique des particules. Et quand bien même, le jeu en vaut-il la chandelle? Au regard des impacts environnementaux, sociaux et financiers liés à la construction, puis à l’exploitation du FCC, la question mérite d’être posée.

Un seul nom, mais en réalité deux projets

Avec le LHC et ses 27 km de circonférence, le CERN possède déjà le plus grand et le plus puissant accélérateur de particules au monde. Mais ce collisionneur arrivera en fin de vie aux alentours de 2040. Il faut donc songer à le remplacer. En construisant un anneau plus grand, le CERN espère également faire de nouvelles découvertes majeures.

En réalité, le gigantesque tunnel souterrain qui devrait être créé d’ici 2045 est prévu pour accueillir successivement deux projets complémentaires: le FCC-ee et le FCC-hh. Le premier, surnommé « usine à Higgs », est un collisionneur électron-positon devant permettre de produire des millions de bosons de Higgs, afin de les étudier avec une extrême précision dans des conditions propres. Son exploitation devrait durer une quinzaine d’années. Le second, qui entrerait en service aux alentours de 2070 pour environ 25 ans, est un collisionneur hadron-hadron, dont le but est de produire des collisions à 100 téraélectronvolts (TeV), soit une énergie de centre de masse sept fois supérieure à celle du LHC. L’ambition des deux machines est, in fine, d’explorer des modèles de physique allant au-delà du Modèle standard.

D’importantes nuisances pour les frontaliers

Pour sortir de l’abstraction, la vidéo du GreenLetter Club détaille ce que va représenter concrètement le chantier de construction de ce nouveau tunnel de 90,7 km de circonférence et 6,50 m de largeur, à 240 m sous terre. L’extraction de 8 millions de tonnes de roche va être nécessaire, dont une grande partie (environ 90%) sera envoyée au fur et à mesure dans des carrières de la région, très probablement par camions, les connexions au réseau ferroviaire s’annonçant compliquées.

Huit sites d’extraction sont envisagés: à Ferney-Voltaire, Presinge, Nangy, Éteaux, Charvonnex & Groisy, Cercier & Marlioz, Vulbens & Dingy-en-Vuache, et Challex. Les carrières pouvant accueillir les gravats se situent en moyenne à 40 km de ces sites, principalement dans l’Ain et en Haute-Savoie.

Les huit sites d’extraction (extrait de la vidéo du GreenLetter Club).

Selon les calculs présentés dans la vidéo, si toute la roche transitait par la route, cela représenterait plus de 1,2 million de trajets de camions, soit près de 330 camions circulant chaque jour pendant huit ans sur des routes déjà très fréquentées.

Ceci pour la première phase du chantier, car une fois le tunnel creusé, la machine reste à construire. Durant les quatre années suivantes, il faudra livrer des matériaux, dont le sable nécessaire à la fabrication de 1,5 million de tonnes de béton, et acheminer les pièces composant l’accélérateur, parfois par convoi exceptionnel.

Les habitants de la région vont donc subir douze années de ballet incessant sur les routes qu’ils empruntent, pour beaucoup, au quotidien. Et encore n’est-il question ici que du FCC-ee. Lorsque celui-ci sera démantelé au bout de 15 ans, les trajets de camions reprendront, puisqu’il faudra jeter une grande partie de la machine pour ensuite construire la suivante, de conception très différente.

Autre impact notable pour l’environnement: l’artificialisation des sols. Le projet prévoit en effet huit sites de surface, chacun constitué d’une dizaine de bâtiments. L’ensemble représenterait l’artificialisation de 50 ha de terres agricoles ou de zones boisées, auxquels il faut ajouter la création de routes d’accès, de zones de stockage intermédiaires et de lignes à haute tension.

Une énorme consommation d’eau et d’électricité

Une fois les accélérateurs construits, leur fonctionnement s’annonce très énergivore. La consommation électrique annuelle du FCC-ee serait de 1,4 térawattheures (TWh), tandis que celle du FCC-hh grimperait à 2,4 TWh, soit l’équivalent de la consommation électrique annuelle des 530 000 habitants de la ville de Lyon, indique la vidéo.

Le FCC aura également besoin d’eau pour refroidir ses équipements: 2,8 millions de m3 seraient nécessaires chaque année (l’équivalent de la consommation annuelle d’une ville de 70 000 habitants comme Chambéry). Il est prévu de capter cette eau dans le lac Léman, l’Arve et le Rhône, où une nouvelle station de prélèvement serait construite à cet effet. Or, le Rhône sert déjà à refroidir quatre centrales nucléaires installées sur ses rives. Le débit d’étiage du fleuve à son embouchure a par ailleurs baissé de 13% en six décennies et devrait encore diminuer de 20% d’ici 2055, selon les projections officielles prenant en compte le réchauffement climatique.

Un coût faramineux pour les contribuables

Enfin, le FCC sera très certainement un gouffre financier. Les documents du CERN annoncent un coût à 16 milliards d’euros, mais ce chiffre ne correspond en réalité qu’à la construction du premier accélérateur. Il faut y ajouter le coût de son exploitation (9 milliards d’euros), le coût de la construction du second accélérateur (20 milliards d’euros) et le coût d’exploitation de ce dernier, non mentionné. Les associations partenaires de la vidéo estiment que l’on peut raisonnablement l’établir aux alentours de 1 milliard d’euros par an pendant 25 ans, soit 25 milliards d’euros.

Le projet global du FCC coûterait donc quelque 70 milliards d’euros au total. Et ce sans compter les prévisibles « dérapages » budgétaires inhérents à tout mégaprojet. Pour mémoire, le LHC a lui-même coûté au final plus du double de ce qui était prévu au départ.

L’investissement, réparti sur plusieurs années, sera principalement assumé par les États-membres et les partenaires internationaux du CERN. À noter que la France participe en moyenne à 13% du budget du CERN (12,38% en 2025, ce qui a représenté près de 157 millions de francs suisses). Selon les auteurs de la vidéo, en restant dans les mêmes proportions et en extrapolant, le FCC pourrait ainsi coûter 9 milliards d’euros à la France sur les années à venir. Mais ce n’est pas tout, puisque le futur collisionneur figure également en tête des onze projets de recherche, d’innovation et de déploiement à très grande ambition (« Moonshots ») cités dans la proposition Horizon Europe 2028-2034 de la Commission européenne. Si la proposition est validée et le projet adopté, les pays membres de l’UE financeraient donc aussi le futur collisionneur par ce biais. Est-ce vraiment d’intérêt pour les contribuables de ces pays, à qui on ne demande pas leur avis?

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