Des microbes pour nous contrôler?
Des micro-organismes génétiquement manipulés pourraient-ils constituer l’infrastructure d’un système de biosurveillance à l’échelle planétaire? Plusieurs initiatives américaines donnent à penser qu’on est en train de franchir une nouvelle étape dans la convergence entre biologie synthétique et intelligence artificielle, ainsi que dans la militarisation des ressources alimentaires. Tandis que Palantir consolide les données agricoles au nom de la sécurité nationale, l’armée américaine cherche à développer des microbes espions et finance des plateformes de fabrication de microbes sur mesure.
La biologie synthétique pourrait-elle devenir un outil de contrôle? Les microbes sont présents partout, dans le sol, l’eau, l’air, et vivent en symbiose avec tous les êtres vivants. Ils représentent donc un réseau tentaculaire, interagissant en permanence avec son environnement. Et comme nous l’avons précédemment expliqué dans NTG: menace OGM sur l’Europe #3 – L’arrivée des micro-organisqmes génétiquement modifiés, ces microbes peuvent être “reprogrammés” en laboratoire, en “hackant” certaines de leurs caractéristiques génétiques. Les multinationales de l’agrochimie ont commencé à exploiter ce moyen de biocontrôle, en proposant des produits phytosanitaires à base de bactéries génétiquement modifiées (MGM) déjà utilisés sur près de 2% des terres agricoles des États-Unis.
Alors, l’idée de programmer des bactéries ou des champignons pour surveiller les terres agricoles ou les êtres vivants appartient-elle au domaine de la science fiction? Le département de la Défense américain n’a pas l’air de le penser. La recherche a montré que les bactéries sont capables d’échanger des informations avec les écosystèmes et les êtres vivants qui les entourent, et même de prendre en compte les informations qu’elles collectent pour modifier leur propre activité. C’est par exemple le cas de certaines bactéries qui aident les plantes à fixer l’azote. Elles régulent leur activité en fonction des besoins qu’elles détectent chez les végétaux qu’elles colonisent. Beaucoup d’autres bactéries font naturellement un tel travail de collecte de données et de transmission de signaux, que l’armée américaine aimerait pouvoir exploiter grâce à l’IA dans le cadre de la 4ème révolution industrielle.
Tellus ou “tell us” ?
La surveillance environnementale n’a pas seulement un intérêt dans le secteur de l’écologie ou de la santé. Le ministère de la Défense américain la considère comme un élément crucial, faisant partie de la sécurité nationale. C’est officiellement dans le but de mettre en place une infrastructure qui permette de détecter les menaces potentielles, qu’il a lancé le projet Tellus en 2023. Tellus signifie Terre en latin et désignait la divinité gardienne des forces terrestres dans la Rome antique.
Cependant phonétiquement, en anglais, ce qu’on entend c’est “tell us”, qu’on peut traduire par “racontez-nous”, voire même “dirigez-nous”… Un terme ambigu, pour un projet de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) dont l’objectif est de mettre au point une méthode pour programmer des micro-organismes, pour en faire de redoutables espions. Voici ce que la DARPA, dont la mission est la recherche et le développement de nouvelles technologies à usage militaire, en dit:
“Le nouveau programme Tellus de la DARPA explorera le développement d’une méthodologie interactive, sous forme de plateforme, permettant la conception rapide de dispositifs de détection et de réponse à base de micro-organismes destinés à la surveillance d’environnements relevant du ministère américain de la Défense (DoD). Plus précisément, la DARPA cherche à déterminer l’éventail des signaux chimiques et physiques que les dispositifs microbiens peuvent détecter, les conditions environnementales qu’ils peuvent tolérer et les types de signaux de sortie qu’ils peuvent générer. À cette fin, Tellus se concentrera sur le développement d’une méthodologie permettant la conception rapide de capteurs microbiens agiles, robustes, fiables et durables destinés à la surveillance environnementale.”
Concrètement, ce que cherche à développer la DARPA, c’est une plateforme servant à produire des micro-organismes génétiquement manipulés (MGM), agiles, robustes, fiables et durables, capables de traquer “des cibles” à travers les signaux qu’elles émettent. Des signaux physiques qui peuvent être des courants électriques, des champs magnétiques ou des signaux lumineux. Des signaux chimiques, dont l’agence cite comme exemples des agents de guerre chimique, des poisons ou autres polluants, des explosifs ou des substances radioactives.
Mais rien n’exclut de développer d’autres MGM, capables de détecter une large batterie de signaux biologiques et vitaux. La Dr. Linda Chrisey, directrice du programme Tellus, précise: “nous envisageons un tableau de bord, ou une interface, où l’utilisateur pourrait sélectionner des caractéristiques de son environnement qu’il souhaite détecter et les signalements dont il a besoin, et le système concevrait un dispositif microbien sûr et efficace pour répondre à ces besoins”.
Les avantages des microbes espions
En tant qu’espions, les micro-organismes offrent en effet de nombreux avantages. Leur taille microscopique les rend à peu près indétectables. Ils sont vivants et ont la capacité de croître et de se reproduire très rapidement et de façon autonome. Ils sont agiles et capables de produire leur propre énergie, sans nécessiter de maintenance. Enfin, une modification en laboratoire peut les rendre résistants aux antibiotiques, donc très difficiles à détruire. Enfin, il est possible de produire ces “agents de renseignement” massivement et très rapidement.
Parmi les entreprises ayant obtenu, dans le cadre de l’initiative Tellus, un des contrats pour développer des dispositifs de détection à base de MGM, on peut citer le Draper Laboratory, ou le Battelle Memorial Institute. Mais le projet a officiellement été clos après deux années et demie de recherches, sans que l’on sache s’il a débouché sur des découvertes concluantes. En revanche, on a plus d’informations sur une autre start-up incontournable de la filière biotechnologique, qui a non seulement obtenu des contrats de la DARPA, mais affiche également des liens troublants avec Palantir, Bill Gates, la Silicon Valley ou encore Bayer-Monsanto. Il s’agit de Ginkgo Bioworks.
Dans notre précédent article sur les MGM, nous avions déjà cité son partenariat avec Bayer-Monsanto pour le développement d’une plateforme automatisée et autonome de fabrication de “microbes sur mesure” surnommée la Fonderie. Or, sur de simples promesses, la jeune biotech a également bénéficié du soutien financier du fonds de capital-risque de Bill Gates et du prestigieux programme d’entreprenariat de la Silicon Valley, Y Incubator (YI). Ginkgo Bioworks fut même la toute première start-up du secteur des biotechnologies sélectionnée par Sam Altman, PDG de Open AI, qui dirigeait le YI en 2014.
Enfin, beaucoup considèrent que ce laboratoire du Massachusetts qui a le vent en poupe, est une excroissance de la société de surveillance Palantir, dans le domaine des biotechnologies. En effet, le président du conseil d’administration de Ginkgo Bioworks, Shyam Sankar, n’est autre que l’ancien directeur technique de Palantir. Et ce dernier aurait initié un rapprochement entre les plateformes technologiques de Ginkgo et de Palantir.
La biologie vue comme un outil programmable
Cela permet de mieux comprendre pourquoi Jason Kelly, le PDG de Ginkgo, est pris au sérieux lorsqu’il annonce que les biotechnologies vont révolutionner le monde physique, comme l’informatique a révolutionné le monde de l’information. Il est connu pour ses conférences, où il montre la photo d’un bureau sur lequel sont posés un ordinateur Apple, un iPhone, un appareil photo, une montre, une lampe et une plante verte, en demandant quel est l’appareil le plus compliqué représenté sur la photo. La réponse est la plante. Pour lui, la biologie est un extraordinaire outil programmable et la plateforme de création la plus puissante au monde.
Ginkgo Bioworks ne cherche pas à créer des produits issus du génie génétique. L’entreprise a investi des millions de dollars dans des robots, des séquenceurs génétiques et d’autres équipements de laboratoire sophistiqués. Cela lui a permis de mettre au point ce qu’elle appelle sa Fonderie: une plateforme automatisée et autonome, qui lui permet de créer et tester 50’000 cellules génétiquement modifiées différentes en une seule journée. L’objectif est d’évaluer quelle version d’un gène sera la plus adaptée à un usage donné. Cette plateforme de programmation cellulaire est un véritable “système d’exploitation biologique”, qui permet aux clients de la start-up de concevoir des micro-organismes à volonté.
L’autre fleuron de Ginkgo Biosciences est son Biothreat Radar, un système sophistiqué de détection et de prévision des menaces biologiques appelé Perimeter. Sa mission est la surveillance des agents pathogènes à l’échelle mondiale et en temps réel, grâce à des stations d’échantillonnage implantées dans les aéroports, les hôpitaux et les réseaux d’assainissement de l’eau, afin de fournir des alertes précoces et faire des évaluations des risques. C’est aussi un outil stratégique de bio-intelligence, qui accumule des données sur les agents pathogènes en circulation, pour les analyser et développer son propre modèle prédictif. Avec sa Fonderie et son Radar des menaces biologiques, Ginkgo Biosciences propose donc deux outils complémentaires, qui n’attendent plus que les occasions d’être employés, que ce soit pour des objectifs militaires comme Tellus, ou tout autre projet souhaitant utiliser les microbes pour monitorer l’environnement.
Une seule base de données pour tout contrôler
Il semble justement que ce soit au tour du département de l’Agriculture américain (USDA), de développer son propre agenda de surveillance. Cela a commencé en février 2026, avec l’annonce de la mise en place du programme One Farmer, One File. Officiellement, il s’agit de “simplifier la vie des agriculteurs”, en “rationalisant” toutes les informations les concernant, ainsi que leurs terres, leurs cultures et les aides auxquelles ils ont droit, dans un dossier unique. Le nouveau système informatisé devrait être totalement opérationnel d’ici 2028, permettant une centralisation des données provenant des différentes agences. Une modernisation rendue possible grâce au nouveau partenariat de l’USDA avec Palantir Technologies. En signant un contrat de 300 millions de dollars avec Palantir, l’USDA est devenu le 27ème département fédéral, agence ou service de renseignement, à confier la consolidation de ses données à l’entreprise de surveillance, spécialisée dans le traitement de données grâce à l’IA.
Palantir apporte son soutien logistique à la plateforme en ligne Landmark, en fournissant les outils numériques pour que les fermiers puissent évaluer et déclarer la superficie de leur exploitation avec plus de précision. Cependant l’intervention de la société de surveillance a également pour objectif de consolider toutes les données agricoles américaines dans le cadre du Plan d’action national pour la sécurité agricole (National Farm Security Action Plan ou NFSAP), un programme lancé par l’administration Trump en 2025, et destiné à intégrer l’agriculture dans la stratégie de sécurité nationale.

La sécurité agricole est une affaire de sécurité nationale
Le vocabulaire de ce plan d’action, lancé conjointement par les secrétaires d’État à la Défense, à la Justice, à la Sécurité intérieure et à l’Agriculture, est volontairement guerrier. Il présente “l’agro-défense du 21ème siècle” et explique que “le secteur agroalimentaire est considéré comme une infrastructure critique”. À ce titre, “la sécurité agricole relève de la sécurité nationale”, car l’agriculture peut être une cible vulnérable à l’espionnage et au bioterrorisme. Il s’agit donc de “défendre l’accès à l’abondance américaine”, et de protéger les terres contre des acquisitions étrangères et “les systèmes alimentaires et agricoles contre les attentats terroristes, les catastrophes majeures et autres situations d’urgence”. En rappelant que “ce secteur vital est une cible connue des terroristes et des acteurs malveillants”, en citant notamment les manuels d’Al-Qaïda retrouvés suite aux attentats du 11 Septembre, qui ciblaient spécifiquement le secteur agricole.
L’objectif de Palantir est donc officiellement d’identifier les risques qui pourraient peser sur la production agricole et l’approvisionnement alimentaire des États-Unis afin de les sécuriser, de les protéger contre les influences étrangères mais aussi au niveau national contre “la fraude et les abus”. Car lorsqu’on commence à pointer du doigt les ennemis extérieurs, il ne faut pas longtemps avant que la traque des ennemis de l’intérieur emboîte le pas.
On observe par exemple que, dans sa volonté de recenser toutes les sources de nourriture du pays, le département de l’Agriculture a également invité les particuliers à déclarer en ligne leur jardin potager, y compris les légumes en pots cultivés sur des balcons ou des rebords de fenêtres, dans une base de données intitulée The People’s Garden Initiative. Il s’agit officiellement de recenser la résilience du système alimentaire, mais on sait que la collecte et la centralisation de données peut avoir de multiples usages.
Le rôle clé de Palantir
D’autant plus que l’on connaît les origines troubles de Palantir, une entreprise privée initialement financée par le fonds capital-risque de la CIA, ayant émergé des cendres d’un projet du Pentagone – le Total Information Awareness (TIA) – après que le Congrès américain y ait mis un terme, estimant que ce programme de surveillance de masse était trop intrusif. Par ailleurs, le Plan d’action national pour la sécurité agricole prévoit aussi une collaboration entre l’USDA et la DARPA, “afin de garantir que les projets agricoles que l’USDA finance favorisent la préparation militaire”. Enfin, lorsque l’on connaît la fascination de Peter Thiel, cofondateur de Palantir, ou d’Alex Karp, son PDG, pour le transhumanisme, on peut imaginer qu’ils ne reculeraient pas, le cas échéant, devant l’utilisation des recherches de la DARPA sur les micro-organismes génétiquement modifiés pour accomplir leur mission de surveillance des terres et des ressources agricoles. Quitte à intégrer ces données aux autres missions de Palantir, dans le domaine de la surveillance militaire ou de la santé par exemple, Palantir collaborant déjà avec le Département de la Défense (DoD) pour des analyses d’intelligence militaire, et avec des agences comme le Centre for Disease Control (CDC), pour la gestion des données liées à la santé.
“Qui contrôle le pétrole contrôle les nations; qui contrôle l’alimentation contrôle les peuples”. Cette mise en garde est attribuée au secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Toutefois, des programmes militaires de développement de micro-organismes génétiquement manipulés pour devenir des espions invisibles donnent à cette réalité une nouvelle dimension. Grâce à la très grande propension des bactéries et autres microbes à franchir la barrière des espèces (transfert horizontal), capacité que nous avions expliquée dans un précédent article, NTG: menace OGM sur l’Europe #3 – L’arrivée des micro-organismes génétiquement modifiés, des capteurs biologiques espions répandus dans le sol auraient une forte probabilité de remonter la chaîne alimentaire, en colonisant les microbiomes des plantes, puis des animaux et des humains qui s’en nourrissent. Une fois lâchés dans la nature, de tels espions seraient inarrêtables.
Cela ouvrirait non seulement la porte à un monde transhumaniste et dystopique, dans lequel la biologie de synthèse coloniserait peu à peu toute la vie sur la planète, mais cela permettrait aussi de mettre en place une véritable infrastructure globale de détection et de signalement, et ce jusque dans les tripes de chaque être humain sur la planète. On peut facilement imaginer qu’une armée de biocapteurs, déployée à l’échelle mondiale, pourrait devenir un outil de contrôle redoutable entre les mains des globalistes. Un outil capable d’assurer une prise de pouvoir totalitaire, telle que celle décrite par Larry Ellison, fondateur d’Oracle: “les citoyens devront se comporter de manière irréprochable, car nous les surveillons et les signalons en permanence … et cela est incontournable”. Larry Ellison, dans son allocution de 2024, faisait allusion aux body cams des policiers et autres caméras vidéos (telles que les caméras Flock).
Vers un contrôle total?
La convergence entre biologie, nanotechnologies et IA permettrait la création d’une infrastructure de surveillance encore plus redoutable. Mais comment passer de la surveillance des individus par l’intermédiaire des caméras publiques, ou des téléphones portables et autres smart technologies dont ils s’entourent volontairement, à une surveillance totale jusqu’au plus profond de leurs entrailles grâce à des microbes? Faut-il craindre la mise en scène d’une crise providentielle, qui rendrait nécessaire le recours à des micro-organismes espions, “pour nous sauver” ou “assurer notre sécurité”?
Un scénario à la Covid en somme, avec une menace bien scénarisée, qui justifierait le déploiement en urgence de contre-mesures militaires. Mais la création d’une infrastructure biologique de surveillance de tous, tout le temps, et jusqu’aux tréfonds de notre intimité, ne serait pas seulement la mise en place d’un outil de contrôle totalitaire. L’épandage massif de micro-organismes génétiquement manipulés marquerait aussi un tournant vers le transhumanisme et le reformatage de la terre (terraforming) grâce à la biologie synthétique.
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