Flock et Toka: De la vidéosurveillance à la falsification des images en direct?
Aux États-Unis, le déploiement massif de la technologie de Flock Safety, un gigantesque réseau de surveillance dernier cri des allées et venues, suscite une vague transpartisane de protestation et de vandalisme militant. À lui seul, ce dispositif menace les libertés publiques et soulève des questions juridiques très sérieuses. Mais que se passerait-il si cette technologie se doublait d’une capacité de falsifier en direct les données de surveillance? Sous des airs de dystopie, des éléments inquiétants permettent d’envisager très sérieusement ce scénario.
Surveillance augmentée
Dans un pays attaché aux libertés individuelles comme les USA, le débat sur la surveillance d’État a toujours été vif, mais il a pris ces dernières années une nouvelle vigueur et des allures de fronde populaire.
En cause, les dispositifs de Flock Safety (« sécurité du troupeau » en français), une entreprise privée spécialisée dans les infrastructures de surveillance, notamment des systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation, des détecteurs de coup de feu (qui se sont révélés pouvoir également être utilisés pour capter et enregistrer des conversations) ou encore des flottes de drones. Ce qui distingue ces nouvelles installations des traditionnels lecteurs automatisés de plaques, c’est d’une part leur pilotage par IA, qui permet une reconnaissance instantanée de l’immatriculation du véhicule, mais également de toutes ses caractéristiques (couleur, marque, etc.), et d’autre part, la mise en réseau de ces caméras de plus en plus nombreuses, ce qui permettrait un traçage du véhicule à travers tout le pays.
Quelques chiffres permettent de mesurer l’ampleur du dispositif: pas moins de 120 000 caméras réparties dans 49 États et 6 000 collectivités surveilleraient les allées et venues des Étatsuniens.
Bugs, abus et bavures
En août 2026, l’Institut pour la justice avait recensé plus de 200 cas d’abus liés aux systèmes de lecture automatisée des plaques d’immatriculation (ALPR), dont des cas de surveillance conjugale ou d’ex-partenaires de vie, des cas d’arrestation et de détention injustifiées, l’utilisation non-légale des forces de l’ordre et d’autres types d’utilisation abusive du dispositif.
Parmi les exemples documentés, le média Wired a rapporté le cas d’un policier de l’État de Géorgie s’étant servi de l’ALPR pour surveiller son ex-petite amie et un homme qu’elle fréquentait.
En juillet 2026, le journaliste Joel Feder s’est vu traqué et pris en embuscade par la police après que le système Flock ait opéré une mauvaise lecture de sa plaque d’immatriculation, Il affirme que, chaque mois, se produiraient près de 200 millions de « mauvaises lectures » de plaques, liées à des bugs du système Flock ou à des erreurs humaines de manipulation.
Plusieurs citoyens n’ayant rien à se reprocher auraient ainsi été arrêtés, détenus, tenus sous la menace d’une arme, voire emprisonnés à la suite d’erreurs dans les systèmes de lecture Flock, comme cet habitant de San Diego, incarcéré abusivement pendant près d’un mois après que Flock ait confondu son véhicule avec celui qui se trouvait sur les lieux d’un crime.
Anticonstitutionnellement vôtre
Au-delà des erreurs humaines, des usages abusifs, ou encore des doutes autour de l’efficacité réelle du dispositif sur la baisse des actes délictueux, la légalité même du dispositif est en question.
Dans un dossier publié en mars 2022 sur son site, l’ACLU (American Civil Liberties Union) – l’une des principales organisations américaines de défense des libertés civiles – dénonce les risques constitutionnels posés par le système Flock. Les systèmes de lecture automatisée des plaques d’immatriculation comme ceux de Flock permettent aux forces de l’ordre d’accumuler et de rechercher rétrospectivement d’importantes quantités de données de localisation, y compris concernant des personnes qui ne sont soupçonnées d’aucune infraction.
L’ACLU estime que cette capacité à reconstituer les déplacements des individus peut porter atteinte aux « attentes raisonnables de vie privée » protégées par le 4e Amendement. Elle soutient notamment que les recherches effectuées dans ces vastes bases de données de localisation devraient, lorsqu’elles constituent une «perquisition » au sens du 4e Amendement, être soumises à l’exigence d’un mandat.

Premières victoires d’une opposition transpartisane
Aux États-Unis, le militantisme anti-Flock s’est développé en réaction à l’extension rapide des caméras de surveillance de Flock Safety et, plus largement, des systèmes automatisés de lecture des plaques d’immatriculation. Ce mouvement présente une dimension exceptionnellement transpartisane: la contestation rassemble des militants progressistes préoccupés par les risques de surveillance des minorités ou des immigrés, mais aussi des conservateurs et des libertariens qui dénoncent l’extension du pouvoir de surveillance de l’État et les atteintes aux libertés individuelles.
La mobilisation prend des formes diverses – campagnes d’information, demandes de transparence, interventions dans les conseils municipaux, recours juridiques, mais également actions de désobéissance ou de vandalisme (dans certaines villes, des caméras ont été recouvertes, peintes ou endommagées) – et la contestation a en partie porté ses fruits: de nombreuses municipalités et collectivités ont suspendu ou résilié leurs contrats avec Flock, notamment la ville de Los Angeles, qui a mis fin à son contrat en juillet 2026 sous la pression des activistes.
Toka: un outil pour modifier les images en direct ou dans les archives
Le cas de Flock Safety montre déjà une transformation de la vidéosurveillance: les caméras ne servent plus seulement à observer ponctuellement un lieu, elles constituent un réseau interconnecté capable de collecter et de croiser massivement des données sur les déplacements des individus. Mais un autre cap est franchi lorsque la technologie permet d’intervenir sur ce qui est enregistré.
C’est dans cette perspective que s’inscrit Toka, une entreprise israélienne de cybertechnologie fondée en 2018 par Ehud Barak, ancien ministre de la Défense et ancien Premier ministre d’Israël, cité à de nombreuses reprises dans les dossiers Epstein, et par Yaron Rosen, ancien responsable du cyber-renseignement militaire. Selon le média israélien Haaretz, Toka développerait des outils permettant à des autorités gouvernementales d’accéder à des systèmes de vidéosurveillance et d’en modifier les images, en direct comme dans les archives. La société israélienne propose ses services pour masquer des activités illégales (« opérations secrètes ») et en effacer les traces.
La possibilité de se connecter aux système de vidéosurveillance et de modifier des séquences audio ou vidéo sans laisser de traces soulève un problème qui dépasse la seule protection de la vie privée: si ces images peuvent être manipulées, leur valeur comme preuve et leur capacité à établir les faits peuvent être remises en question.
Le passage de Flock à Toka permet ainsi de poser une problématique plus large. Flock incrimine « accidentellement » des innocents, Toka est ouvertement conçu pour innocenter des criminels: finalement, il faut également s’interroger sur qui peut contrôler, modifier ou garantir l’authenticité des images censées documenter la réalité.
Un investisseur commun pour les deux technologies: Andreessen Horowitz
Flock et Toka ont un point commun: elles ont reçu de l’argent du même fonds d’investissement américain, Andreessen Horowitz (a16z). En mars 2025, a16z a dirigé la dernière grande levée de fonds de Flock, qui a rapporté 275 millions de dollars à l’entreprise et l’a valorisée à 7,5 milliards. Le fonds avait aussi investi dans Toka dès ses débuts, en 2018. Ce lien financier a d’abord circulé sur les réseaux sociaux début août 2026, puis des médias l’ont confirmé, dont le site spécialisé TechSpot.
Depuis, cette information a été reprise par Sean Ogden dans une chronique du média indépendant WhoWhatWhy. L’auteur y voit un signe inquiétant: Toka, qui a délocalisé son siège aux États-Unis en février 2026, chercherait selon lui à s’introduire dans l’appareil de renseignement américain. Cela participerait-il de la stratégie plus large de rapprochement militaire USA-Israël que nous avions déjà mise en évidence dans le projet de loi de défense US (NDAA) de 2027?
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