Médecines complémentaires en France: débat scientifique ou posture idéologique?

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Rapports à charge, campagnes médiatiques offensives, règlementations floues: panorama du difficile combat pour la reconnaissance d’une médecine intégrative en France.

Sous l’impulsion des patients et des professionnels de santé qui souhaitent faire évoluer leurs pratiques, les médecines non médicamenteuses (acupuncture, hypnose, phytothérapie…) s’intègrent progressivement aux pratiques conventionnelles dans de nombreux pays. Grâce à une mobilisation populaire de longue haleine, la Suisse se trouve à la pointe d’une reconnaissance institutionnelle de la médecine dite intégrative. En 2009, à la suite d’une initiative populaire « Oui aux médecines complémentaires », le peuple suisse adopte à 67% des voix l’article constitutionnel inscrivant la prise en compte des médecines complémentaires dans la Constitution. En 2017, l’homéopathie, la médecine traditionnelle chinoise (MTC), la phytothérapie et la médecine anthroposophique sont intégrées à l’assurance de base, à condition d’être pratiquées par des médecins ayant une double formation (conventionnelle et complémentaire) reconnue par la Fédération des Médecins Suisses (FMH).

En France, c’est une tout autre histoire: l’absence de cadre légal unifié est une source de tensions permanentes. La demande réelle des patients pour une reconnaissance des thérapies « douces » sans effets secondaires et les initiatives en ce sens émanant des professionnels de santé se heurtent à l’administration et à des campagnes de dénigrement médiatiques qui amalgament régulièrement toute médecine complémentaire à un « entrisme », des « dérives sectaires » ou du « charlatanisme ».

Médecine alternative, complémentaire, intégrative, pratiques non conventionnelles?

La controverse est d’abord sémantique. Le terme de « médecine alternative » est absent des débats qui agitent le milieu professionnel français, car il supposerait de remplacer la médecine conventionnelle par d’autres pratiques et de renoncer aux soins institutionnalisés. C’est une position qu’aucun médecin ne défend publiquement aujourd’hui, et que la loi elle-même dissuade de fait chez les thérapeutes non-médecins, puisque poser un diagnostic ou prescrire un traitement en dehors du cadre médical constitue un exercice illégal de la médecine, sanctionné par l’article L. 4161-1 du code de la santé publique.

De son côté, le ministère de la Santé parle de « pratiques de soins non conventionnelles » (PSNC) pour qualifier des pratiques telles que l’ostéopathie, la chiropraxie, l’hypnose, la mésothérapie, l’auriculothérapie ou l’acupuncture. Ces thérapies n’étant pas enseignées en faculté de médecine, l’administration refuse même de les qualifier de « médecine » à proprement parler. Le choix lexical de « pratiques non-conventionnelles » plutôt que « complémentaires » est à ce titre révélateur.

La médecine intégrative, quant à elle, propose une combinaison de pratiques conventionnelles et non conventionnelles; c’est la position soutenue notamment par le CUMIC (Collège Universitaire de Médecine Intégrative et Complémentaire) https://www.cumic.fr/, devenu une des cibles privilégiées de la campagne médiatique récente que nous avons retracée.

Position idéologique sur les pratiques non conventionnelles

L’année 2026 a été particulièrement riche en polémiques publiques.

En janvier, c’est une note de Mathieu Molimard, professeur de pharmacologie à Bordeaux, qui ouvre le feu. Son rapport sur la désinformation en santé, avec trois pages portant sur les médecines complémentaires, appelle purement et simplement à « bannir » toutes les pratiques non conventionnelles des formations. À la page 22, on lit: « Les établissements d’enseignement supérieur ne doivent pas accorder de légitimité académique (formations, diplômes, séminaires, etc.) à des pratiques de soins non conventionnelles (PSNC), qui obtiendraient ainsi un label trompeur auprès du public ». Une partie des enjeux semble donc se cristalliser autour de la réputation de la médecine conventionnelle et non conventionnelle plutôt que de strictement interroger leurs fondements scientifiques.

Vague de tentation complotiste dans des médias mainstream

Un œil averti a pu déceler ces derniers mois plusieurs attaques médiatiques accusatoires ciblant la médecine intégrative. En avril-mai de cette année en effet, de nombreux médias publient simultanément des articles alarmistes sur le thème d’une infiltration insidieuse de la faculté de médecine. Le terme d’« entrisme » [pour le moins chargé, et à usages multiples: la « lutte contre l’entrisme » a notamment justifié la loi Retailleau, cible régulièrement l’islam et a permis notamment la limitation drastique de l’Instruction en famille] est utilisé sans précaution et quasiment mot pour mot par plusieurs médias dont Science et Vie, La Nouvelle République ou Le Monde pour qualifier la présence de formations non conventionnelles à la fac de médecine.

Cette surprenante coïncidence lexicale s’explique par le fait que les différents médias en question s’appuient très largement sur une seule et même source: Hugues Gascan, spécialiste de la maladie de Lyme, chercheur et président du Groupe d’Étude du Phénomène Sectaire (GéPS), une association anti-sectes qu’il a fondée en 2022. C’est lui qui avance le chiffre de 203 diplômes universitaires ou interuniversitaires qualifiés de « déviants » recensés en 2025 (contre 101 en 2015) et une liste de 57 techniques enseignées, en tête desquelles l’hypnose, la méditation de pleine conscience, l’aromathérapie et l’acupuncture. Ce décompte, relayé par plusieurs rédactions à partir d’une même dépêche AFP, ne donne pas de définition de ce que serait un « diplôme déviant ». Le rapport cité n’est pas consultable, la méthodologie n’est pas communiquée, le GéPS ne disposant pas de site internet dédié, et ses prises de position circulent uniquement via des republications sur des sites tiers ou des citations directes dans la presse.

Ajoutons que l’expertise de Gascan à propos des dérives sectaires mériterait peut être d’être questionnée du fait qu’il a été lui-même condamné en 2013 (en première instance, en appel et en cassation) à une peine de prison avec sursis après avoir accusé une collègue chercheuse d’appartenir à une « secte tantrique », une accusation qu’expertise judiciaire et Miviludes ont toutes deux écartée.

Attaques ad hominem

Mais ce ne sont pas seulement des pratiques thérapeutiques qui se voient bruyamment brocardées dans la sphère publique. Ces dernières années, plusieurs médecins favorables à la médecine intégrative ont été victimes d’attaques personnelles de la part de cette même presse.

Bruno Falissard, un académicien de médecine qui anime une des commissions des médecines complémentaires au sein de l’Académie nationale de médecine, s’est retrouvé sous le feu des critiques. Avant lui, Grégory Ninot, qui a fondé la NPIS (Non-Pharmacological Intervention Society), a connu le même traitement. Et avant lui encore, un autre membre du CUMIC (le Collège Universitaire de Médecine Intégrative et Complémentaire), Fabrice Berna, a également fait les frais de ce type d’article à sens unique.

La dernière victime en date de ces offensives médiatiques se trouve être le Pr Nizard, président du CUMIC, chef du service douleur du CHU de Nantes et favorable à une approche fondée sur l’evidence-based medicine (EBM), qui n’oppose pas mais plaide pour une articulation de la médecine conventionnelle et des thérapies complémentaires. En juillet dernier, il a été la cible d’un article de Stéphanie Benz dans L’Express, intitulé tout en nuances « Essai clinique farfelu, lobbying, menaces… Les étonnantes pratiques du vice-doyen de la fac de médecine de Nantes ».

Trois semaines plus tard, la même journaliste (par ailleurs membre du « comité éditorial » du think tank Evidences, fondé par Agnès Buzyn et soutenu notamment par la fondation Gates) publie dans L’Express un nouvel article intitulé « Quand les médecines alternatives noyautent les facs, la liste exclusive des diplômes pseudoscientifiques », visant de nouveau le CUMIC, qui n’utilise cependant jamais le terme de « médecine alternative » dans ses communications.

Ces attaques individuelles s’inscrivent dans une mobilisation plus large portée par une mouvance réfractaire à une sortie du tout-médicament, aux accents scientistes. Ainsi Le blogueur « zététicien » Acermandax n’a pas hésité à qualifier les pratiques intégratives du CHU de Nantes de « charlatanisme ». Le collectif NoFakeMed, qui ne réunit pas exclusivement des professionnels de santé, avait ouvert la voie dès mars 2018, avec une tribune dans Le Figaro. Il y réclamait notamment que les diplômes d’homéopathie, de mésothérapie ou d’acupuncture ne soient plus reconnus comme des qualifications médicales, et que les médecins continuant à promouvoir ces pratiques ne puissent plus se prévaloir de leur titre de docteur afin de leur conférer une caution médicale.

A la suite de cette tribune, plusieurs facultés, dont Lille et Angers, suspendent leur diplôme universitaire d’homéopathie. Mais la demande la plus exorbitante (le retrait du titre de docteur aux médecins ayant validé une capacité médicale d’acupuncture, le plus haut niveau de qualification, sanctionnant trois années de formation continue) n’a pas abouti. Plusieurs signataires de la tribune ont même été convoqués devant des chambres disciplinaires régionales de l’Ordre, suite à une plainte du Syndicat national des médecins homéopathes français, pour l’usage du terme «charlatans» jugé attentatoire à l’honneur de leurs confrères.

Une ambivalence académique liée à des intérêts économiques spécifiques

Fin mai 2026, le gouvernement français répond à ces polémiques en confiant au HCERES (une autorité d’évaluation pédagogique et scientifique des formations universitaires) une mission de cartographie et d’évaluation de la qualité des formations se réclamant des « médecines intégratives, douces, alternatives », avec pour objectif de proposer une meilleure régulation de ces diplômes.

Le débat revêt aussi une dimension financière. Cette évaluation touche en effet à un enjeu économique plus vaste et crucial pour les facultés de médecine: un étudiant en premier cycle ne paierait que 170 euros de droits d’inscription annuels, quand son coût réel pour l’État est évalué à environ 11 500 euros par le ministère de l’Enseignement supérieur (et jusqu’à 20 000 euros par an selon des estimations incluant les coûts hospitaliers de formation clinique). Ce sont les diplômes universitaires de formation continue payants, non plafonnés par l’État, et ouverts à un public plus large que les seuls étudiants en médecine, qui constituent une source de financement propre significative pour les facultés. Autrement dit, chaque DU fermé représente une perte de recettes directe pour l’établissement qui le proposait. L’enjeu scientifique de la validation des pratiques enseignées se double donc d’un enjeu budgétaire pour des universités déjà en tension financière.

Un Conseil de l’ordre empêtré dans ses contradictions

Le Conseil de l’Ordre des Médecins se trouve aussi dans une position paradoxale. Le rapport du CNOM, publié en 2023, s’attaque frontalement aux pratiques de soins non conventionnelles tout en s’appuyant sur une notion qu’il ne définit jamais rigoureusement: celle de « médecine conventionnelle ». Le texte cite le Larousse pour définir « soins », « bien-être », « médecine » ou « docteur », mais ne propose aucune définition juridique ou scientifique claire de ce qui constituerait précisément cette médecine conventionnelle censée faire référence; un flou d’autant plus problématique que le rapport reproche justement aux PSNC de ne pas être « validées scientifiquement », sans jamais préciser selon quel niveau de preuve, ni interroger le fait que de larges pans de la médecine conventionnelle elle-même reposent sur des recommandations faibles plutôt que sur des essais de haut niveau.

La contradiction se creuse davantage sur le terrain disciplinaire: le CNOM sanctionne certains médecins pour avoir pratiqué l’acupuncture ou la phytothérapie « sans validation scientifique actée », tout en reconnaissant, dans ce même rapport, que des diplômes universitaires en médecine traditionnelle chinoise ou en médecine anthroposophique sont dispensés au sein même des facultés de médecine. Le cas de l’acupuncture est particulièrement révélateur de cette incohérence: réservée aux seuls médecins, sages-femmes et chirurgiens-dentistes, elle bénéficie d’un statut juridique protégé. Faute de définition de la médecine conventionnelle et de seuil de preuve clairement établi pour homologuer une pratique, le monopole légal accordé aux médecins finit par tenir lieu, de fait, de caution scientifique.

Une situation juridique floue pour les pratiques non conventionnelles

Il n’existe pas en France de statut unique pour les pratiques non conventionnelles, mais on a affaire à un empilement disparate de situations: Certaines pratiques font l’objet d’un encadrement légal du titre ou de l’exercice, tandis que d’autres ne correspondent pas à une profession réglementée. On assiste cependant à un début de structuration académique: si l’approche intégrative et la formation à ces techniques ne sont pas enseignées dans le tronc commun en faculté de médecine, elles figurent depuis la réforme du deuxième cycle dans le référentiel national des connaissances, notamment à travers l’item 327 consacré à l’utilité et aux risques des interventions non médicamenteuses et des thérapies complémentaires.

Pour ajouter à la confusion, en plus du HCERES cité plus haut, les « pratiques non conventionnelles » se trouvent en France sous la surveillance d’une multitude d’organismes publics: Haute Autorité de la Santé (HAS), l’INSERM, l’ANSM… mais aussi la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (MIVILUDES), ce qui tend à idéologiser un débat qui ne devrait être que scientifique.


Des textes officiels encourageant à des prises en charge non médicamenteuses

Au-delà d’une demande croissante des patients, de nombreuses recommandations officielles préconisent déjà des modalités de prise en charge ne reposant pas exclusivement sur des traitements médicamenteux, voire en font une obligation dans certains cas. Le cahier des charges national des Structures Douleur Chronique impose explicitement une approche pluriprofessionnelle « afin d’appréhender les différentes composantes du syndrome douloureux chronique et proposer une association de thérapeutiques pharmacologiques, physiques, psychologiques, voire chirurgicales ». Cette exigence se traduit concrètement dans l’organisation même des structures, opposable aux ARS: présence obligatoire d’un psychologue formé à la douleur au sein de l’équipe, décision thérapeutique collégiale lors des réunions de synthèse pluriprofessionnelles, accès garanti à la médecine physique et de réadaptation, et obligation d’éducation thérapeutique pour les patients hospitalisés. C’est donc moins une clause isolée qu’une architecture d’ensemble qui rend, de fait, une prise en charge exclusivement médicamenteuse non conforme au cahier des charges.

Ceci s’inscrit dans le contexte d’un courant scientifique qui gagne du terrain, notamment dans la douleur chronique et en psychiatrie, à savoir la déprescription. Elle consiste à réévaluer régulièrement les traitements en cours pour réduire les doses devenues trop fortes ou arrêter les médicaments qui ne sont plus nécessaires, en particulier chez les patients âgés ou polypathologiques, chez qui certains médicaments peuvent causer plus de tort que de bien (iatrogénie).

Pratiques médicales fondées sur des preuves scientifiques ? Deux poids, deux mesures.

On présente souvent la médecine conventionnelle comme la référence d’une pratique fondée sur des preuves, mais cette affirmation mérite d’être nuancée. À titre d’exemple, même dans une discipline aussi fortement encadrée que la cardiologie, la majorité des recommandations ne repose pas sur le niveau de preuve le plus élevé: une analyse de 2 934 recommandations issues de 29 recommandations ACC/AHA (collèges de cardiologie étasuniens) n’en a trouvé que 8,8% étayées par plusieurs essais randomisés (niveau de preuve A). Pour les recommandations portant principalement sur les médicaments, cette proportion atteignait 14,7%.

Autrement dit, cette étude démontre que les recommandations cardiologiques conventionnelles ne reposent donc pas systématiquement sur des preuves de haut niveau. Cela ne signifie pas automatiquement qu’elles sont infondées, mais que l’absence de preuve de haut niveau n’est manifestement pas un obstacle à la pratique de la médecine conventionnelle. Il peut donc sembler incohérent d’exiger des thérapies complémentaires un niveau de preuve dont la médecine conventionnelle elle-même ne dispose que rarement.

Ecouter enfin les patients

Ce panorama fait donc apparaître de nombreuses contradictions. Le Conseil de l’ordre sanctionne des pratiques qu’il enseigne pourtant dans ses propres facultés, le débat souffre d’un manque de définition claire des termes, et des textes officiels promeuvent une pluridisciplinarité qui se voit traitée médiatiquement comme une concession suspecte, voire une trahison de la rigueur scientifique.

Quant à l’argument le plus brandi par les tenants de l’interdiction des médecines complémentaires, l’exigence de preuve, il se retourne largement contre ceux qui l’invoquent: la médecine conventionnelle elle-même, y compris dans ses disciplines les mieux structurées comme la cardiologie, ne satisfait que très partiellement à ce critère qu’elle est pourtant censée incarner. Il ne s’agit donc pas de placer la science d’un côté et l’idéologie de l’autre. Il existe dans les différentes pratiques un même niveau d’incertitude, traité avec une indulgence totale quand il s’agit de médecine conventionnelle, et une suspicion systématique dès qu’il s’agit de la moindre pratique complémentaire.

Pendant ce temps, ce ne sont ni les revues savantes ni les tribunes dans la presse qui tranchent, dans les faits, les différentes controverses. La réalité du terrain est à elle seule évocatrice: au minimum quatre Français sur dix (certaines études montent jusqu’à sept sur dix), ont recours chaque année à une pratique complémentaire. C’est une tendance de fond que les différents procès en sorcellerie faits aux praticiens de la médecine intégrative n’ont jamais réussi à infléchir.

Cette forte demande de la part des patients n’est pas un caprice à corriger par la pédagogie ou à écarter par le soupçon ou la calomnie: c’est un signal. Un signal que la médecine, pour rester crédible et utile, doit apprendre à écouter plutôt qu’à combattre. Pour le Professeur Nizard qui s’est exprimé sur le sujet des médecines complémentaires dans une récente conférence ainsi que dans une tribune au Monde en 2022, l’enjeu se situe dans la formation des professionnels capables d’accompagner ce recours plutôt que de le laisser aux mains de praticiens non formés. Pour aller en ce sens, il s’agirait sans doute aussi de financer une évaluation scientifique digne de ce nom, en cessant de faire payer aux patients, par le silence ou la caricature, l’incapacité des institutions françaises à sortir d’un débat de posture.

Confusions sémantiques, pratiques disparates, paradoxes apparents: au cours de cette enquête, il est ressorti que l’unique point commun de toutes les thérapies dites « non conventionnelles » n’est autre que le renoncement aux médicaments. Et s’il fallait y voir la vraie cause de ces conflits?

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