Dérives éthiques et politiques de l’aide à mourir

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Alors que le débat parlementaire sur l’aide à mourir vient de reprendre en France (la proposition de loi sera soumise au vote des sénateurs ce mercredi 28 janvier 2026, après avoir été largement vidée de sa substance lors de son examen en commission des affaires sociales, mais elle repassera ensuite à l’Assemblée nationale), le journaliste Armel Joubert des Ouches revient, dans un documentaire diffusé sur RiTV, sur ce que la proposition de loi adoptée en mai dernier par l’Assemblée nationale comporte d’inquiétant.

Des critères d’admission à géométrie variable

Premier point: le fait que le droit à l’aide à mourir ne soit pas destiné uniquement aux personnes en fin de vie, mais à toutes personnes majeures souffrant «d’une affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée […] ou en phase terminale» (article 4 de la proposition de loi).

Déjà très larges, ces critères d’admission, s’ils sont adoptés, ne seront en réalité qu’une première étape vers un élargissement progressif de la loi, qui inclura très certainement à terme les mineurs, les personnes souffrant de maladie mentale et celles atteintes de pathologies neurodégénératives. En témoignent les propos tenus par Jean-Louis Touraine, médecin, ex-député socialiste devenu macroniste, également membre du comité d’honneur de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD), lors d’une intervention devant des militants pro-euthanasie en novembre 2024 (stratégie du «pied dans la porte» expliquée à partir de 32’22).

Dans tous les autres pays où l’euthanasie et/ou le suicide assisté ont été légalisés, les critères d’admission se sont généralement élargis au fil du temps.

Le délit d’entrave

L’article 17 de la proposition de loi prévoit «deux ans d’emprisonnement» et «30 000 euros d’amende» pour toute personne qui empêcherait ou tenterait d’empêcher la pratique ou l’information sur l’aide à mourir, «y compris par voie électronique ou en ligne, notamment par la diffusion ou la transmission d’allégations ou d’indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales de l’aide à mourir». 

Dissuader ou tenter de dissuader une personne de passer à l’acte serait donc criminel. En revanche, l’inciter ou l’encourager n’est passible d’aucune sanction. Une asymétrie choquante, ouvrant la voie à toutes les pressions et dérives possibles à l’encontre de personnes fragiles. Cette disposition est par ailleurs paradoxale dans un pays qui mène chaque année des campagnes pour la prévention du suicide « non assisté », basées sur la dissuasion.

Une logique utilitariste ?

Derrière la légalisation de l’aide à mourir, pourrait se cacher une logique utilitariste visant à faire des économies sur la fin de vie. En France, les soins occasionnés par les personnes en fin de vie coûtent très cher à l’Assurance maladie, surtout durant la dernière année de vie: 13,5 milliards d’euros en 2017, selon l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), soit environ 26 000 € par personne en moyenne. Dans un document publié en janvier 2025 par la Fondation pour l’innovation politique, le juriste Yves-Marie Doublet et le Dr Pascale Favre ont calculé que l’aide à mourir pourrait générer 1,4 milliard d’euros d’économies annuelles de dépenses de santé en France. Et ce, sans compter les économies réalisées sur le versement des retraites, les allocations pour personnes handicapées et autres prestations sociales. En élargissant les critères d’admissibilité, certains patients en « Affection longue durée » (ALD), souffrant de pathologies invalidantes, pourraient aussi bénéficier de l’aide à mourir. Le coût annuel de l’ALD a été estimé à 123 milliards d’euros en 2024, dont 60 % pris en charge par la Sécurité sociale.

Au Canada, on constate que les personnes les plus précaires sont les plus demandeuses.

Une alternative aux soins palliatifs

En France, une vingtaine de départements ne disposent toujours pas d’unité de soins palliatifs, selon un rapport de la Cour des comptes de 2023, et les structures existantes ne suffisent pas à répondre aux besoins de la population en fin de vie. Dans les autres pays où l’euthanasie et/ou le suicide assisté ont été adoptés, un désengagement politique croissant a été constaté en matière de soins palliatifs, l’aide à mourir remplaçant progressivement toute autre forme d’accompagnement de fin de vie.

Le documentaire signale cependant le travail des lanceurs d’alerte Éric Mercier, infirmier, et Valérie Ferrier, journaliste, concernant les cocktails lytiques à base de morphine et de midazolam, de plus en plus fréquemment utilisés pour la sédation profonde et continue des personnes en fin de vie. Bien loin d’une mort douce, ces injections létales pourraient provoquer au contraire des agonies longues et cauchemardesques, comme ils l’expliquent dans un entretien accordé au magazine Nexus.

Un permis de tuer

De sensibilité chrétienne, le film d’Armel Joubert des Ouches met en exergue le point de vue de l’Église sur l’euthanasie et le suicide assisté considérés comme un meurtre, pratiqué sur soi-même ou sur un autre. Rappelons que l’une et l’autre sont également en désaccord avec le serment d’Hippocrate, texte fondateur de la déontologie médicale, dont la version originelle stipule: «Je ne remettrai à personne une drogue mortelle si on me la demande, ni ne prendrai l’initiative d’une telle suggestion» (la version française modernisée de 2012 étant : «Je ne provoquerai jamais la mort délibérément»).

Un projet de la franc-maçonnerie

Le documentaire insiste par ailleurs sur l’inspiration franc-maçonne de cette proposition de loi, portée par le député Olivier Falorni qui, sans s’être jamais revendiqué franc-maçon, est en revanche membre du comité d’honneur de l’Association au droit à mourir dans la dignité. Or, l’ADMD est indéniablement liée, depuis ses débuts, à la franc-maçonnerie. Cette association a en effet été créée en 1980 par un écrivain américain, Michel Lee Landa, et un médecin français, Pierre Simon (1925-2008), qui fut grand maître de la Grande Loge de France de 1969 à 1971 et de 1973 à 1975. Quelques années plus tard, c’est un autre franc-maçon, l’avocat et homme politique Henri Caillavet (1914-2013), sommité du Grand Orient de France, qui présidera à deux reprises l’ADMD, de 1986 à 1991, puis de 1996 à 2001. En 1978, Henri Caillavet avait déjà œuvré pour un projet de loi sur le «droit à mourir». Jean-Louis Touraine, cité plus haut, est lui aussi membre du Grand Orient de France.

Des liens entre euthanasie et eugénisme

Le juriste Grégor Puppinck, directeur du Centre européen pour le droit et la justice (European center for law and justice – ECLJ), rappelle pour sa part que l’ADMD a été bâtie sur le modèle des associations pro-euthanasie anglo-saxonnes déjà existantes depuis les années 1930, elles-mêmes ayant leurs racines dans les courants eugénistes britanniques du début du XXe siècle.

Ces idéologies, sans disparaître, ont toutefois été mises en sourdine quelques années suite au scandale provoqué par la découverte du programme nazi Aktion T4. Ordonné par Hitler en 1939, ce programme visait à éliminer les personnes handicapées et les malades mentaux, en les envoyant par dizaines de milliers dans ces centres de mise à mort, où ils étaient tués au monoxyde de carbone à l’insu de leurs familles. Officiellement, il s’agissait de proposer un «traitement de mort miséricordieuse» à des êtres dont la vie était jugée «indigne d’être vécue». Plus prosaïquement, ces meurtres de masse avaient surtout pour but de faire des économies substantielles sur la prise en charge de gens considérés comme inutiles pour la société, eugénisme et utilitarisme allant souvent de pair. De manière moins explicite, la légalisation de l’euthanasie, présentée comme un progrès et un «droit à mourir dans la dignité», participe-t-elle de la même logique?

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Un commentaire

  1. Bonjour,
    Pour que le système totalitaire soit en mesure de fonctionner la participation collective est nécessaire ainsi, le travail d’asservissement de l’esprit ,de l’intelligence , du cœur et de l’âme est indispensable . L’enfer ce n’est pas l’autre ; c’est moi et mon regard destructeur sur l’autre . Nous sommes de grands handicapés de l’amour et en sommes encore et toujours réduits à déplorer les effets dont nous chérissons les causes.
    Le soleil brille le jour même quand la maison garde les volets obstinément clos.
    «  Je suis le chemin, la vérité et la vie. » dans notre orgueil nous refusons de comprendre ces mots limpides ; c’est fou.
    Les portes de l’invisible nous sont accessibles de façon mesurée et adaptée à notre évolution universelle car dans notre immaturité cruelle le mésusage de ces possibilités infinies nous conduirait aux dernières extrémités.
    Belle et fructueuse journée.

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