Affaire Tran-Tien: l’AIEP déboute les plaintes relatives au reportage accusatoire contre le Dr Fouché

L’autorité de surveillance rejette à cinq voix contre deux les plaintes contre la SSR; sa présidente défend toutefois l'intégrité du journalisme.

Cette semaine se sont tenues à Berne les délibérations de l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio-télévision (AIEP) concernant le reportage «Qui est Louis Fouché, l’antivax marseillais qui monte?» que la journaliste française Cécile Tran-Tien a réalisé en 2024 pour la Radio-Télévision Suisse (RTS). Ces délibérations avaient pour but d’examiner les plaintes alléguant que son travail avait été partial et diffamatoire, et indigne du service public.

Pour rappel, Essentiel News consacrait un article à ce sujet quelques jours après le reportage incriminé, rappelant le parcours de Tran-Tien dans le journalisme jaune chez BFM TV, la principale chaîne d’info-divertissement en France.

Le 3 avril 2025, l’AIEP a donc statué sur ces plaintes, à cinq voix contre deux, et a donné raison à la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision, maison-mère de la RTS).

Essentiel News a recueilli le contenu des délibérations tel qu’il nous a été rapporté par un des plaignants, et les arguments avancés par la SSR.

L’objet de la plainte

En substance, les plaignants avançaient que la RTS et Tran-Tien se sont rendus coupables d’atteinte à la liberté d’opinion, de non-respect de la charte déontologique de la RTS, et de violation de l’article 4 de la loi fédérale sur la radio et la télévision.

L’une des 5 plaintes adressées à l’AIEP, dont voici un duplicata anonymisé fait état des reproches suivants à la RTS:

  • Censure délibérée des commentaires critiques sur l’émission.
  • Emploi de techniques rhétoriques perverses pour empêcher tout débat contradictoire.
  • Mensonges et omissions directs pour dénigrer les médecins et spécialistes présentant une interprétation différente de celle promulguée par le pouvoir, en particulier l’omission de titres et qualifications professionnelles de l’intéressé.
  • Mise en avant de deux personnalités non qualifiées pour dénigrer le Dr Fouché.
  • Injures délibérées à l’endroit du Dr Fouché, en particulier des insinuations diffamatoires de liens avec l’extrême droite.

Longue d’une vingtaine de pages, cette plainte reflète un sentiment de colère, d’indignation et de profonde injustice, comme dans les extraits suivants:

Au lieu de donner la parole au Dr Fouché pour défendre son opinion, l’émission recourt plusieurs fois à ce qu’en anglais on appelle du «cherry picking» (picorage sans contexte en vue de favoriser une argumentation): le spectateur a droit à de très courts extraits vidéo montrant le Dr Fouché en interview ou en conférence, sans le moindre contexte, et sans que les sources des extraits ne soient précisées.

L’effet sur le spectateur est de voir le Dr Fouché sous un jour étrange, qui contribue à le délégitimer, en portant atteinte à sa personne et à sa réputation. On trouve ce procédé à 0:28, 0:52 et 4:12. De nombreux autres extraits, à partir de 6:48, tous amputés et dénaturés, servent encore et encore à manipuler l’opinion des spectateurs. […]

Cette farce n’a aucune valeur informative. Ce ne sont pas les propos qui sont injurieux, c’est la démarche en elle-même qui est injurieuse pour les personnes qualifiées impliquées par la journaliste, démarche que l’on peut qualifier de déloyale. Il s’agit de déformation de la réalité et de manipulation. […]

Cette journaliste ne recule devant rien pour fracasser des gens qui ne font rien d’autre que leur travail au plus près de leur conscience, travail honnête et salutaire. Cet épisode, dans sa perversité viole complètement les règles, directives et articles de loi qui ne sont plus que des coquilles vides. Mme Tran-Tien et l’équipe qui est derrière elle imaginent-ils seulement ce que cela représente pour les personnes ainsi exposées? C’est aussi une insulte au public payant que l’émission méprise.

Réponse de la SSR

Essentiel News a réussi à se procurer une copie des observations rédigées par la juriste Mme Gabrielle Picard, mandatée par la SSR, en réponse à la plainte mentionnée ci-dessus.

En voici quelques éléments interpellants:

  • Au point 5, Mme Picard tente de dédouaner son employeur des épithètes injurieux de «gourou» et «d’antivax» dont Tran-Tien a affublé le Dr Fouché, en invoquant pour toute défense le fait que «la presse suisse» l’aurait déjà qualifié de la sorte. Elle étaye cette position en citant des articles des journaux Le Temps, le Blick et la Tribune de Genève.
  • Au point 16, elle indique que, «craignant que ses propos soient sortis de leur contexte, le médecin [Dr Fouché] a demandé à pouvoir filmer son interview, ce qui a été accepté par la productrice de l’émission». Lors de l’audience par devant l’AIEP, il semble que la SSR ait rechigné à fournir aux membres de l’autorité indépendante cet enregistrement intégral. Sa diffusion permettrait pourtant au public de savoir dans quelle mesure la RTS se serait livrée à de la manipulation.
  • Au point 26, Mme Picard indique que «selon les experts consultés par l’émission», il n’existe aucune preuve que l’injection Pfizer présenterait «un risque théorique de cancer». Elle insinue donc que ces «experts» sélectionnés par Tran-Tien détiendraient une sorte de vérité immuable, alors qu’un tel lien est par ailleurs avancé par des scientifiques extrêmement sérieux (un, deux, trois, quatre), dont le chef de la commission d’enquête officielle slovaque.
  • Au point 27, Mme Picard indique que «l’enquête [Tran-Tien] se questionne sur les liens du médecin avec des figures politiques controversées de l’extrême droite». Avant d’ajouter, au point 28, que «l’enquête met en lumière les apparitions fréquentes de Louis Fouché sur le site d’Alain Soral». La juriste ne reconnaît donc pas que le Dr Fouché n’a jamais sollicité M. Soral, n’entretient aucun lien avec lui, et qu’il n’est pas responsable si ce dernier choisit de rediffuser les prises de position du médecin. Elle réitère donc la diffamation de Mme Tran Tien, en insinuant un lien, pourtant inexistant, entre le Dr Fouché et M. Soral.
  • Au point 30, elle affirme, sans relever l’ironie d’un tel propos, que «l’enquête [Tran-Tien] conclut en rappelant l’importance de la vérification des faits et la nécessité de preuves solides».
  • Aux points 36, 38, et 39, Mme Picard s’offusque du fait que l’article d’Essentiel News daté du 25 mai 2024 ait incité les lecteurs mécontents du traitement réservé au Dr Fouché à saisir l’organe de médiation de la SSR, ajoutant «qu’un nombre important de personnes» l’auraient fait. Le recours légitime à une démarche prévue par la loi afin de garantir la liberté d’expression serait-il devenu répréhensible? Ceci en dit long sur la nécessité de défendre le droit à l’information.
  • Au point 36, la juriste s’insurge du fait que l’article d’Essentiel News citait le «lieu de vie» de Tran-Tien, alors qu’il ne faisait que mentionner la ville française de 50’000 habitants dans laquelle elle réside, une information qui servait à étayer l’idée que le service public en était réduit à recruter des frontaliers sans expérience de la vie politique, des institutions, et du sérieux historique des journalistes suisses. Elle ne relève pas la contradiction avec le titre de l’émission à charge où le Dr Fouché est qualifié «d’antivax marseillais» par madame Tran-Tien.
  • Madame Tran-Tien «atteinte dans ses droits à la vie privée et à la personnalité» disposerait alors d’un droit supérieur à tout le monde, et en particulier au Dr Fouché, et il serait donc impensable que ses réseaux sociaux publics (dont elle fait la publicité) relèvent d’autre chose que de sa «sphère privée».
  • Selon les points 40 à 50, la RSS se défendrait de toute censure de commentaires, en indiquant qu’un «outil automatique» en est responsable, avant d’admettre un peu plus loin que cet outil n’était pas en fonction à ce moment-là. La contradiction n’est ni relevée, ni expliquée, alors que des éléments factuels démontrent la suppression de centaines de commentaires.
  • A la page 11, la défense se pare de vertu en affirmant très justement que «l’ingérence étatique» ne doit jamais avoir lieu dans le travail de la presse, et plus loin que «la liberté des médias et l’autonomie des programmes sont des principes cardinaux de l’accès à l’information». Elle rappelle ainsi le coeur du problème reflété par les plaintes, à savoir le manque de contrôle citoyen quant à la neutralité de cet organe de service public. Cette impossible promesse de non-ingérence de l’État dans une activité qu’il finance et dont il désigne ses mandataires avait d’ailleurs été mise en avant dans la plainte. En particulier, le fait qu’une telle émission à charge au titre explicite – «Qui est Louis Fouché, l’antivax marseillais qui monte?» soit diffusée le 21 mai, peu avant la votation du 6 juin sur l’initiative populaire concernant «la liberté et l’intégrité physique», qualifiée «d’initiative antivaccin» par certains médias.
  • Page 15, l’avocate tente de convaincre l’auditoire que «les allégations de manipulation et de distorsion de l’information» sont fausses, et que le reportage de madame Tran-Tien est «une enquête de trois mois d’une grande diligence journalistique»; avant d’ajouter que «le travail de vérification de l’émission a été mis à disposition du public, en libre accès».
  • Au sujet de cette dernière déclaration, Mme Picard fait référence à un document intitulé «fact checking collectif» dont le lien figure dans la description de la vidéo publicitaire «YouTube Short» de Tran-Tien. Or le 10 février 2025 Mme Picard a été forcée de reconnaître que ce lien ne fonctionnait pas, tout en affirmant qu’il avait été rétabli. Force est de constater que c’est inexact, et que le lien en question sur Swisstransfer ne fonctionne toujours pas; sollicitée à ce sujet, la RTS n’a pas encore donné suite à l’heure où nous écrivons ces lignes.

De tous les arguments avancés dans le document de Mme Gabrielle Picard, il en est un qui sort particulièrement du lot. À la page 18, la juriste, pour défendre le «reflet de la diversité» qu’elle prétend voir respecté par son employeur, indique la chose suivante :

L’art. 4 al. 4 LRTV ne vise que les programmes rédactionnels pris dans leur ensemble et non chaque émission en particulier. Ainsi l’AIEP n’est en mesure de vérifier le respect de l’art. 4 al. 4 que si elle est saisie d’une plainte portant sur plusieurs émissions.

En d’autres termes: quand bien même le reportage Tran-Tien ne respecterait aucunement la diversité d’opinion qui incombe à la RTS, l’AIEP ne saurait en condamner la SSR, puisque les plaignants n’ont pas soumis comme preuve l’ensemble des reportages et des sujets de la RTS réalisés pendant la période de la «pandémie».

Outre l’aveu candide qu’un tel argument représente implicitement sur l’affaire Tran-Tien, il ne fait aucun doute que Mme Picard, la RTS et la SSR savent parfaitement que leur traitement du sujet a été tout à fait partial, et que si les plaignants avaient présenté l’ensemble de leurs travaux, le résultat aurait été encore plus édifiant.

Il est certain qu’ils savent par exemple que la RTS n’a jamais fait état du scandale des RKI files, du nom de ces fuites accablantes de l’institut de pharmacovigilance allemand Robert Koch, qui ont poussé la Neue Zurcher Zeitung à dresser un réquisitoire en bonne et due forme contre le reste de la presse, et qui avaient fait titrer à l’Agence de presse autrichienne (OTS) que «les protocoles RKI montrent que les mesures liées au coronavirus étaient une mise en scène sans preuve de la part des politiques et de l’armée.»

Avec ce type d’argumentation, la SSR semble bien s’inscrire dans une parfaite continuité de l’affaire Tran-Tien.

Position contradictoire de la présidente

Face à ce qui précède, il est intéressant de relever certaines positions énoncées et défendues lors des délibérations par la présidente de l’AIEP elle-même, Me Mascha Santschi Kallay, docteur en droit, avocate, consultante juridique et en communication.

Citons tout d’abord ce que Me Kallay écrivait dans le rapport annuel de l’AIEP en 2022:

L’ostracisation délibérée de nombreuses personnes et les insultes proférées sans gêne à leur encontre ont laissé des traces dans notre société. La perte de confiance dans la politique, la science, les médias ainsi que dans autrui donne à réfléchir. Toutefois, s’arrêter un instant, jeter un regard honnête en arrière et se livrer à un minimum d’introspection ne semble pas être en vogue.

Fidèle à cette perspective éclairée, Me Kallay a voté jeudi en faveur de la recevabilité de la plainte dans le cadre de l’affaire Tran-Tien. A l’appui de ses positions elle aurait, durant les délibérations, cité le recul des naissances rapporté par Konstantin Beck (professeur titulaire à l’Université de Lucerne et conseiller spécialisé en économie de la santé), ainsi que les études de huit pays qui ont reconnu les effets secondaires des injections Covid.

Elle aurait également dit être convaincue que les médecins comme le Dr Fouché finiront par être réhabilités, que le reportage Tran-Tien a ignoré tout des compétences du médecin (notamment en ce qui concerne l’éthique médicale), et qu’une telle émission sape la crédibilité du journalisme d’investigation. Selon certains témoins, elle aurait même qualifié le «fact-checking» de ce reportage d’une sorte de «ministère de la vérité».

Il est également apparu durant les délibérations qu’elle avait, contrairement à certains de ses collègues, effectivement visionné le reportage Tran-Tien, ainsi que l’enregistrement complet de l’interview du Dr Fouché réalisé par ce dernier (et dont la SSR aurait découragé l’accès à l’AIEP).

En d’autres termes, Me Kallay aurait démontré une excellente connaissance du dossier et une parfaite intégrité sur ce qu’un média devrait représenter. Certains plaignants ont même rapporté qu’elle avait l’air stupéfaite des déclarations de certains collègues justifiant le ton du reportage Tran-Tien.

Le deuxième membre de l’AIEP ayant voté en faveur de la recevabilité de la plainte est M. Phlipp Eng, nommé en 2024, avocat et codirecteur d’une agence de médias sociaux à Soleure.

Les autres membres présents, Delphine Gendre, Edy Salmina, Reto Schlatter, Maja Sieber et Armon Vital ont tous opté pour le rejet de la plainte. Plusieurs témoins ont été surpris de voir Mme Ilaria Tassini Jung, membre du secrétariat de l’AIEP qui n’avait pas droit au vote, se livrer elle aussi à un réquisitoire en bonne et due forme contre les plaignants, et en faveur de Tran-Tien.

Affaire à suivre

Bien que l’AIEP ne semble pas avoir tranché en faveur d’une plus grande déontologie journalistique, il faut relever que ce n’est pas toujours le cas.

En 2017, elle avait par exemple statué en faveur de l’encaveur valaisan Dominique Giroud (une position par suite confirmée par le tribunal fédéral) au sujet de la campagne de diffamation notamment menée par l’ex-journaliste disgracié de la RTS Yves Steiner.

En 2022, durant la période Covid, elle avait épinglé la RTS pour un reportage de l’émission «Mise au Point» dans le cadre de la campagne de votation sur la «loi Covid-19». La RTS évoquait la dégradation du climat politique en Suisse et des messages de haine à l’encontre des directrices et directeurs de la santé dans le cadre des mesures Covid-19, sans refléter d’autres opinions. Les plaignants avaient critiqué l’unilatéralité du reportage et son manque d’impartialité en estimant que les devoirs de diligence accrus de la RTS avant les votations populaires n’avaient pas été respectés et les membres de l’AIEP leur avaient donné raison, à 6 voix contre 2.

En 2024, les 9 membres avaient aussi condamné à l’unanimité le traitement réservée à Chloé Frammery, candidate au Conseil des États, en estimant que le reportage de «Forum» de la RTS, diffusé le 2 novembre 2023 avait violé le principe de la présentation fidèle des évènements et avait omis de présenter les candidats. La décision publiée sur le site de l’AIEP le 25 janvier 2025 reconnaît que:

Les deux candidats à la liste «Liberté – Le Peuple d’abord» n’ont jamais été mentionnés dans l’émission. Cette lacune concerne un point essentiel pour la formation de l’opinion du public. Les obligations de diligence journalistique qui existaient dans la période sensible qui précède les élections populaires n’ont pas été respectées. L’émission a donc violé l’obligation d’équité. La plainte a été approuvée à l’unanimité.

Il sera intéressant de consulter la décision écrite de l’AIEP concernant l’émission à charge contre le Dr Louis Fouché, car même si la RTS a obtenu gain de cause cette fois-ci, des plaintes de ce type pourraient limiter les excès du service public. Comme le rappelle la présidente de l’AIEP, Me Mascha Santschi Kallay, dans son rapport de 2022:

Le «quatrième pouvoir» doit être non pas à son propre service ou au service des trois autres pouvoirs officiels de l’État, mais bien au service de la population.

Essentiel News y restera attentif et ne manquera pas d’informer ses lecteurs des suites de cette affaire.