WEF post mortem 2026: reconnaissance de la fin de l’ordre international d’après-guerre
La fin de la Pax Americana instaurée après 1945 a été officiellement actée à Davos cette année, tant par les dirigeants de la finance internationale que par les gouvernants élus dans des États héritiers du legs colonial‑impérial européen; notamment la France, l’Allemagne et le Royaume‑Uni.
Il y a un an, Essentiel News proposait un post-mortem de la réunion 2025 du WEF à Davos sous le titre: Le déclin et la chute de « l’homme de Davos ». On y expliquait, en reprenant cette formule du politologue de Harvard Samuel Huntington qui désigne par « homme de Davos » l’ordre impérial et colonial occidental, pourquoi cet ordre était sur le déclin, quel rôle joue Donald Trump, et comment la conférence du WEF illustrait cette tendance.
Le forum annuel du WEF est intéressant non pas parce qu’on espère y glaner le produit distillé d’une quelconque vérité supérieure, ou parce qu’il réunit les esprits les plus perspicaces de leur temps; c’est plutôt qu’il reflète la connaissance commune des pseudo-élites qui prétendent diriger le monde (cette notion de connaissance commune, « ce qu’on sait que l’on sait », est un principe central de la théorie des jeux et doit être compris pour appréhender correctement les mécanismes de persuasion et de propagande, ainsi que les tendances sociales et politiques: voir cette courte capsule vidéo pour une présentation en bref).
Ces « hommes de Davos », figures modernes d’archétypes assez anciens, courtisans membres de la classe des marchands et des orateurs, parfaitement improductifs, et généralement instruits au-delà de leur intelligence, sont intéressants à écouter parce qu’ils régurgitent parfaitement ce que leurs maîtres à penser attendent d’eux. En effet, ces membres subalternes de la hiérarchie du pouvoir, qui se réunissent dans le canton des Grisons chaque année, doivent croire comprendre (et savoir formuler) les tendances avant que ces tendances puissent effectivement être mises en oeuvre.
Or la réunion de Davos 2026 vient de se terminer, et cette année encore nous proposons un post-mortem. Cette fois-ci, sous la forme d’une traduction d’un article de l’amiral turque à la retraite Cem Gürdeniz, publié en anglais le 27 janvier 2026 par Global Research.
Les lecteurs qui auront écouté la dernière capsule Essentiel News intitulée « Trump, Venezuela, Groenland et Iran: l’info derrière l’info » identifieront d’emblée l’analyse traduite ci-dessous comme une analyse de « niveau 2 » (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle elle nous intéresse, car c’est bien à ce niveau que se trouvent généralement les pseudo-élites susmentionnées).
Dans cette capsule, on expliquait que le dénominateur commun entre « thèse » et « antithèse », dans le contexte de l’analyse des épisodes « d’actualité internationale » récents, était le suivant: l’ordre mondial d’après-guerre touche à sa fin; de surcroît cet ordre international, au niveau deux, est compris de la façon dont l’ont décrit Mackinder et Brzeziński. Cette capsule s’est donc inscrite dans la continuité du post-mortem Davos 2025, puisqu’on y dit essentiellement la même chose.
Or cette tendance, celle de la fin de l’ordre international d’après-guerre, est selon l’auteur ci-dessous précisément ce que le forum 2026 du WEF a reconnu et acté. Elle est donc intéressante, car elle reflète de façon succincte et éloquente ce que les Thomas Diafoirus de ce monde croient désormais devoir savoir. Pour les lecteurs d’Essentiel News, elle confirme la tendance qu’ils ont identifiée depuis longtemps.
Forum économique mondial (WEF) de Davos 2026: effondrement du néolibéralisme, le commerce est désormais une arme, « la fin de l’ordre international fondé sur des règles »
Article de Cem Gürdeniz, 27 janvier 2026, publié en anglais par Global Research et Mavi Vatan.
La fin de la Pax Americana établie après 1945 a été officiellement reconnue tant par les dirigeants de la finance internationale que par les dirigeants élus réunis à Davos 26.
Le Forum économique mondial (World Economic Forum, WEF) 2026 à Davos, qui, depuis un demi‑siècle, fait office de centre de vision et de doctrine du capitalisme mondial, s’est tenu du 19 au 23 janvier sous le thème « Un esprit de dialogue ».
Lors de ce qui fut sans doute la réunion la plus marquante de son histoire, la fin de la Pax Americana instaurée après 1945 a été officiellement actée tant par les dirigeants de la finance internationale que par les gouvernants élus dans des États héritiers du legs colonial‑impérial européen; notamment la France, l’Allemagne et le Royaume‑Uni.
Autre constat reconnu ouvertement: la fin de la mondialisation et du néolibéralisme.
Les représentants de la finance internationale ont souligné que les élites politiques et économiques avaient perdu la confiance du public, et ont concédé que l’ordre néolibéral était arrivé au stade de l’effondrement, du fait du caractère insoutenable des inégalités de revenus.
Les responsables politiques, de leur côté, ont admis que le droit était de plus en plus remplacé par la force, et que l’ordre international dit « fondé sur des règles » relèvait en partie de la fiction, dans la mesure où les grandes puissances suspendent les règles chaque fois que cela sert leurs intérêts. Parmi ces déclarations, celle qui a peut-être le plus déstabilisé Donald Trump venait du Canada.
Le Premier ministre canadien, que Trump avait explicitement inclus dans l’hémisphère occidental dans sa doctrine révisée de sécurité nationale, et qu’il avait ouvertement menacé, a reconnu que le discours d’un ordre fondé sur des règles était fictif. Il a déclaré que la finance, le commerce, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement ne fonctionnent plus comme des mécanismes d’intérêt mutuel, mais comme des instruments de pression et d’armement, et que le monde occidental ne traverse pas une transition, mais plutôt une rupture ouverte. Il s’agissait en fait d’une conséquence inévitable des réalités géopolitiques et des intérêts de la finance internationale.
L’acceptation forcée du retrait des États‑Unis est désormais manifeste
Les États‑Unis ne possèdent plus la capacité géopolitique de façonner l’ensemble du globe. Leur parité avec la Chine en matière d’indicateurs militaires, technologiques et industriels et, dans certains domaines, leur retard, démontrent une rupture structurelle qui rend impossible la poursuite de l’hégémonie unipolaire. Trump a déjà été contraint de revenir sur certaines menaces. Dans le cas du Groenland par exemple, il avait d’abord évoqué le recours à la force militaire, avant d’y renoncer après que près de 800 milliards de dollars se soient évaporés des marchés boursiers américains la veille de Davos.
En réalité, les États‑Unis tentent de se repositionner dans un nouvel ordre mondial. Leur effort pour s’assurer l’allégeance inconditionnelle de l’Hémisphère occidental, via une relance de la doctrine Monroe, constitue en soi l’aveu d’un déclin de leur capacité globale. Même dans ce cadre, Washington ne peut empêcher le Canada ou le Brésil d’élargir leurs relations avec la Chine, ni empêcher l’Argentine de maintenir des liens économiques étroits avec Pékin. Ces cas, ainsi que ceux des pays du BRICS et d’autres pays du Sud, démontrent à quel point une politique fondée sur la pression et les menaces est contre-productive.
Les États cherchent de plus en plus à trouver un équilibre avec la Chine, dont le modèle commercial, le financement des infrastructures et le modèle mutuellement avantageux sont attrayants précisément parce qu’ils ne reposent pas sur la coercition. À Davos, la Chine a été abordée sous l’angle d’une incertitude maîtrisée plutôt que d’une rupture ouverte. Tandis que les États‑Unis tracent une ligne nette de concurrence systémique, les pays européens tentent de concilier les réalités économiques avec les pressions géopolitiques. D’un côté, ils cherchent à maintenir le commerce, l’investissement et l’accès au marché chinois; de l’autre, ils poursuivent une distanciation en matière de technologie, de sécurité et d’infrastructures critiques. Cela reflète une politique européenne caractérisée par une flexibilité tactique plutôt que par une clarté stratégique.
À l’inverse, l’approche coercitive des États‑Unis produit la rupture plutôt que la loyauté. Pour Washington, la multipolarité n’est plus un choix stratégique, mais le résultat symptomatique d’un affaiblissement de la puissance et de l’acceptation forcée de la réalité. La reconnaissance explicite, par des alliés tels que la France, le Royaume‑Uni, l’Allemagne, le Canada et l’Arabie saoudite, de la fin de l’ordre centré sur les États‑Unis est un résultat direct de cette érosion. Si cette trajectoire se poursuit, les États‑Unis finiront par devoir revenir à une politique de coexistence pacifique avec la Chine, rappelant la coexistence de l’ère de la guerre froide avec l’Union soviétique. L’alternative, bien sûr, est la guerre.
La fin de l’ordre fondé sur des règles
Le dénominateur commun le plus évident de Davos 2026 a été la reconnaissance que l’ordre mondial subit une rupture plutôt qu’une évolution. Pendant des décennies, le discours d’un système international fondé sur des règles a servi de récit pour dissimuler les exemptions arbitraires et des pratiques asymétriques des grandes puissances. À Davos, ce voile a été manifestement levé. L’application sélective du droit, l’entorse aux règles commerciales au profit des puissants, et la transformation de la sécurité en instrument de marchandage ne sont plus niées. La déclaration politique la plus marquante sur ce point est venue du Premier ministre canadien, l’ancien financier Mark Carney. Il a souligné que la finance, le commerce, l’énergie et les chaînes d’approvisionnement sont devenus des instruments de pression et de coercition. En déclarant qu’il ne croyait plus à l’ordre fondé sur des règles, M. Carney a, dans les faits, dissous la légitimité idéologique du système libéral dirigé par les États‑Unis. Sa déclaration peut être considérée comme un tournant historique, signalant l’effondrement du socle idéologique de l’ordre occidental maintenu depuis la guerre froide.
Mais ce moment de vérité met aussi à nu l’hypocrisie: des États qui ont soutenu des interventions impériales, de la Libye à l’Irak et de la Syrie à Gaza, ne se confrontent à la réalité que lorsque les menaces se dirigent contre eux‑mêmes, comme dans le cas du Groenland et du Danemark.
Affrontement face au remplacement du droit par la puissance
Les participants à Davos 2026 ont largement convenu que le monde dérive rapidement vers un ordre où le droit recule et où la puissance l’emporte. Bien que le chancelier allemand Friedrich Merz, le président français Emmanuel Macron et le Premier ministre britannique Keir Starmer aient abordé cette évolution sous des angles différents, le tableau final a été le même. Ces dirigeants, restés largement silencieux face aux violations du droit à Gaza, aux attaques d’Israël contre l’Iran, à l’enlèvement du président du Venezuela par les États‑Unis ou au harcèlement de navires marchands civils sous le prétexte d’une « flotte fantôme », ont soudain découvert les dangers d’un monde régi par la force brute. Ceux qui mettent aujourd’hui en garde contre le fait que même les grandes puissances deviennent vulnérables lorsque les règles s’effondrent étaient eux‑mêmes, jusqu’à l’année dernière, des acteurs actifs d’une politique de puissance contre des États plus faibles. La conclusion de leurs discours a révélé un affrontement net entre deux camps: ceux qui considèrent la puissance comme l’unique source de légitimité, et ceux qui cherchent à contenir la puissance par le droit.
Le commerce est désormais une arme
Presque toutes les discussions économiques à Davos ont souligné que le commerce n’est plus un vecteur neutre de prospérité. Les droits de douane sont devenus des outils de négociation, les sanctions des mécanismes de punition géopolitique, et les chaînes d’approvisionnement des zones de vulnérabilité. Les gains d’efficacité de l’intégration mondiale se sont mués en avantages dont les grandes puissances se servent pour étouffer leurs concurrents. Par conséquent, la notion de sécurité commerciale est passée au premier plan, en particulier dans les économies intermédiaires et avancées, où le libre‑échange est de plus en plus remplacé par des échanges sélectifs, contrôlés et politisés. Davos a également mis en lumière que l’éloignement structurel entre les États‑Unis et l’Europe n’est plus une tension passagère. Déficits commerciaux, exportations automobiles et industrielles, conflits réglementaires et dépenses de défense sont devenus des points de divergence. Washington considère l’Europe comme un bloc qui profite économiquement sans partager les charges de sécurité, tandis que l’Europe perçoit les États‑Unis comme imprévisibles, unilatéraux et générateurs de coûts. Les relations transatlantiques sont passées d’un partenariat fondé sur des valeurs communes à une arène de négociations difficiles.
Rupture du lien sécurité‑économie
Bien que l’OTAN n’ait pas été évoquée explicitement à Davos, elle planait en arrière‑plan. La part des États‑Unis dans les dépenses de défense de l’Alliance est de plus en plus brandie comme levier économique et politique. Les États‑Unis représentent environ les deux tiers des dépenses de défense de l’OTAN et près de 16% de son budget annuel. La critique de longue date de Trump à l’égard de la complaisance stratégique de l’Europe s’est transformée en une tentative plus large de monnayer le parapluie sécuritaire américain au travers d’exigences commerciales, énergétiques et stratégiques. Les États européens, cependant, interprètent cela de plus en plus comme une atteinte à leur souveraineté et à leur autonomie, ce qui érode l’équilibre traditionnel entre sécurité et économie au sein de l’OTAN. L’insistance de Trump à considérer le Groenland comme vital pour la sécurité des États‑Unis, plutôt que pour la défense collective de l’OTAN, a encore affaibli la cohésion de l’Alliance et symbolisé une crise de confiance plus profonde.
La nouvelle conjoncture géopolitique et l’essor des puissances intermédiaires
Le processus de Davos 2026 a également renforcé l’assurance de puissances moyennes telles que la Turquie. L’intensification de la compétition entre grandes puissances crée à la fois des risques et des opportunités pour les États qui évitent un alignement rigide ou une rupture franche. Les pays capables de renforcer leur résilience en matière d’énergie, d’alimentation, de minerais critiques, de finance et de diplomatie peuvent redéfinir la coopération dans un système mondial en fragmentation. Le rapprochement progressif de l’Europe avec la Chine, qui fait écho au virage vers l’Est opéré précédemment par la Russie, laisse entrevoir un avenir dans lequel les États-Unis consolident l’hémisphère occidental tandis que l’Europe se reconnaît de plus en plus comme la péninsule occidentale de l’Eurasie. La fragmentation interne des États‑Unis, alimentée par des intérêts concurrents entre les factions MAGA, les néoconservateurs, les lobbies, l’industrie de l’armement, le monde de la finance et les think tanks, sape encore davantage la cohérence stratégique de Washington.
Leçons pour la Turquie
Pour la Turquie, Davos 2026 livre des enseignements sans détour. Aucun discours sur l’ordre mondial n’est permanent. Des concepts tels que l’ordre fondé sur des règles, le partenariat stratégique ou la solidarité d’alliance peuvent être suspendus dès qu’ils entrent en contradiction avec les intérêts des grandes puissances. La Turquie doit donc fonder sa sécurité, son économie et sa politique étrangère sur des capacités concrètes, la dissuasion et des relations multidimensionnelles, plutôt que sur des normes abstraites. Le commerce, l’énergie et la finance sont devenus des questions de sécurité, rendant indispensables l’autosuffisance, la diversification et la résilience. L’agriculture, la gestion de l’eau et les ressources critiques exigent une réévaluation stratégique urgente. L’architecture de sécurité ne peut plus reposer sur la logique d’une alliance à axe unique; elle doit s’appuyer sur la capacité nationale, une industrie de défense robuste et une dissuasion à plusieurs niveaux.
La multipolarité, bien que risquée, élargit aussi la marge de manœuvre. La voie à suivre pour la Turquie réside dans un équilibre souple, fondé sur des principes et sur les intérêts, plutôt que dans l’alignement ou l’isolement. La leçon la plus dure de Davos est que dans un monde où le pouvoir prime sur le droit, ceux qui ont vraiment besoin du droit sont ceux qui sont capables de le défendre. Le droit international doit être traité non comme une morale abstraite, mais comme un cadre garantissant la souveraineté et les intérêts nationaux. En définitive, les sources de sécurité, de prospérité et de prestige sont les capacités internes et le renseignement stratégique, et non des références externes. Dans cette nouvelle ère, la survie appartient aux États qui combinent une gouvernance forte, des économies productives, une défense indépendante et une diplomatie multiforme.
Telle est la leçon que la Turquie tire de Davos.
L’amiral à la retraite Cem Gürdeniz est écrivain, expert en géopolitique, théoricien et créateur de la doctrine turque de la « Patrie bleue » (Mavi Vatan). Il a été chef du département de stratégie, puis directeur de la division Plans et politique au quartier général des forces navales turques. Dans le cadre de ses fonctions opérationnelles, il a été commandant du groupe des navires amphibies et de la flotte de mines entre 2007 et 2009. Il a pris sa retraite en 2012. Il a créé la fondation Hamit Naci Blue Homeland en 2021. Il a publié de nombreux ouvrages sur la géopolitique, la stratégie maritime, l’histoire maritime et la culture maritime. Il est également membre honoraire de l’ATASAM. Il est chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRG).
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