Technocratie: l’aboutissement imminent d’un projet centenaire?

Quelle est l'idéologie derrière la destruction programmée du monde actuel?
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Des planificateurs précoces de la société industrielle à la philosophie des géants de la tech, de l’utopie scientiste à la cité privatisée, un même fil conducteur traverse un siècle de projets politiques conçus dans des clubs discrets en marge du débat public: remplacer la vie démocratique par l’algorithme et la souveraineté populaire par la gestion technicienne des comportements. Généalogie d’un projet à l’ampleur insoupçonnée.

Mise en place de l’identité numérique au niveau international, développement de l’IA dans tous les secteurs professionnels, rationnement énergétique organisé, déstabilisations militaires et politiques coordonnées sur plusieurs continents, remise en cause de la démocratie dans les sphères d’influence planétaire: ces événements simultanés ne sont disparates qu’en apparence.

«Le monde de demain», qui nous a été vendu depuis l’enfance dans les œuvres de science-fiction, avec son cortège de conforts technologiques exotiques et ses rêves de surpassement humain, s’annonce plutôt comme une dystopie faite de mégalopoles «intelligentes», de surveillance de masse et d’implants numériques.

Ce projet de transformation profonde de la société s’est progressivement déployé au lendemain de la révolution industrielle, rendant obsolète le procédé de la révolution pour lui préférer la plus lente et sûre transition. Depuis le XIXe siècle, le projet d’une gouvernance technocratique, fondée sur la science, les technologies et la gestion des comportements humains, poursuit insensiblement son chemin, à grand renfort d’ingénierie sociale…

L’industrie de la tech se met à la théologie

Depuis quelques années dans la Silicon Valley, une idéologie politico-religieuse monte en puissance. Le dirigeant de Palantir Technologies (une société d’analyse de données et systèmes de surveillance numérique pour les États, notamment en contrat avec la DGSI française), Peter Thiel, en est devenu l’un des promoteurs les plus zélés, allant jusqu’à s’engager dans ce que certains qualifient de « croisade« , à travers une série de conférences controversées autour du thème de l’Antéchrist.

Peter Thiel (photo Gage Skidmore – Flickr)

Dans ses interventions, Peter Thiel (dont les activités d’informateur du FBI ont été révélées), autoproclamé théologien et inconditionnel du philosophe René Girard, mêle exégèse biblique, politique et technologie. Sa «tournée» mondiale débute notamment à Londres en février 2025 lors de l’événement ARC (Alliance for Responsible Citizenship, un club conservateur fondé en 2023 autour du traditionaliste Jordan Peterson), avant de se structurer à San Francisco à l’automne 2025 avec plusieurs conférences privées. Elle se poursuit en Europe début 2026, avec des interventions à Paris à l’Académie des Sciences Politiques (voir notre article), à Cambridge, puis culmine à Rome en mars, lors d’un cycle de rencontres fermées à proximité directe du Vatican, poussant même un proche conseiller du Pape Léon XIV à réagir en qualifiant d’«hérétiques» les interprétations bibliques de Thiel.

Dans ce contexte, la tournée de Peter Thiel apparait comme une campagne très calculée de conquête des cœurs, maquillée en exhortation morale à destination des plus conservateurs. Ces plaidoyers ne sont pas sans rappeler l’Appel aux Conservateurs de 1855 publié par Auguste Comte (initiateur des sciences sociales, et promoteur d’une technocratie «vintage»), où il était question d’abandonner des fondements civilisationnels jugés dépassés pour adopter le positivisme, un ordre social fondé sur de nouvelles bases scientifiques et morales. Du positivisme au mouvement du Dark Enlightenment rallié par Peter Thiel, une filiation se dessine.

Dark Enlightenment: une aversion pour la souveraineté individuelle

Il y a une vingtaine d’années sur le blog de l’ingénieur Curtis Yarvin, naissait les prémisses de la philosophie du Dark Enlightenment (Lumières sombres). Selon la vision soudaine qu’il aurait reçue dans son garage (ce lieu symbolique de la Révélation, dans l’univers théologique de la tech), Yarvin déroule son projet d’avenir antidémocrate pour l’humanité: mieux vaut un pouvoir centralisé et assumé, évalué sur des besoins concrets, qu’un système fondé sur des idéaux politiques «dérisoires», comme «la volonté du peuple».

Dans son Manifeste de 2007, il renvoie dos à dos le progressisme (thèse) et le conservatisme (antithèse) traditionnels pour en proposer une synthèse (selon le procédé bien connu de la dialectique hégélienne auquel notre contributeur Icaros a initié les lecteurs d’Essentiel News) dans ce qu’il nomme le «Formalisme», lui permettant de ratisser un large public.

«Progressistes, conservateurs, modérés et libertariens reconnaîtront tous [dans le formalisme, ndlr] de larges pans de leurs propres réalités non digérées.» Curtis Yarvin

Dans ce texte aux accents sarcastiques, Curtis Yarvin se propose d’éradiquer la violence de la surface de la terre, non pas grâce à une évolution spirituelle (il qualifie le déclin moral de «problème insignifiant»), mais par la mise en place d’un régime qui efface l’incertitudeuncertainty») et dans lequel «le pouvoir et le contrôle ne font qu’un».

Curtis Yarvin (DR)

Il s’agit selon Yarvin de sortir d’une forme d’hypocrisie institutionnelle, où en réalité la plupart des décisions politiques sont déjà prises par des personnes non élues, pour embrasser une gouvernance entrepreneuriale décomplexée: il propose de considérer l’État comme une entreprise dirigée par une autorité clairement identifiée, dont l’objectif principal est de maintenir l’ordre et de soi-disant réduire la violence, grâce à la technologie.

Difficile de croire à une illumination soudaine puisque cette idée, que l’on a déjà vu présente chez Auguste Comte, prolonge aussi les thèses que Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon avait conceptualisées dès 1825 dans Nouveau Christianisme – Dialogues entre un conservateur et un novateur, où il s’agissait de gérer la société comme une grande usine et où le gouvernement des hommes était remplacé par «l’administration des choses».

Dans ce mouvement néoréactionnaire, on trouve aussi des éléments de ce que l’on pourrait qualifier de «nietzschéisme vulgaire» (phénomène historique de récupération fascisante des idées de Friedrich Nietzsche, dont on trouve déjà une critique véhémente dans cet ouvrage collectif de 1937), c’est-à-dire une lecture simplifiée et déformée des thèses du penseur du Surhomme (Übermensch), où est mis en avant le culte des élites naturelles contre le «troupeau démocratique».

Cette «Néoréaction» américaine s’inscrit dans une vision pessimiste de l’être humain, présenté comme incapable de se gouverner seul et de penser en dehors de ses intérêts propres, selon l’analyse qu’Arnaud Miranda, chercheur en théorie politique, fait de ce mouvement.

Le Dark Enlightenment commence par valider des exaspérations légitimes et largement partagées (la bureaucratie, la censure universitaire, «la bien-pensance») et se présente comme un espace de liberté de penser. C’est le principe du «red-pilling» (absorption de la pilule rouge par analogie au film Matrix), où l’on invite les sceptiques à «voir la réalité en face», par étapes successives, chaque étape normalisant la suivante, plus radicale, jusqu’à aboutir à des thèses autoritaires et biologistes.

La stratégie de recrutement du mouvement du Dark Enlightenment est donc essentiellement graduelle, progressive et calquée sur des directives qui s’inscrivent dans un contexte de manipulation de l’opinion, désormais formalisée par les sciences sociales et enseignées à l’élite de la tech, notamment à travers la Edge Foundation.

Edge Foundation: les sciences sociales pour contrôler la population

La fusion des sciences dures, des sciences humaines, de la technologie et du pouvoir politique, rejoint le concept de «Third Culture» (Troisième culture) développé en 1995 par John Brockman, un agent littéraire connu pour son rôle central dans le réseautage des élites scientifiques et technologiques.

C’est dans cette optique qu’il a fondé la Edge Foundation, une plateforme de rencontres et de formations, qui vise à construire un réseau d’«influenceurs d’élite» capables d’orienter les politiques et les perceptions sociales à grande échelle. Cette organisation reçoit aujourd’hui le soutien de la Fondation nationale pour la science des États-Unis.

Dans son enquête sur les connexions entre Musk et Epstein, le journaliste d’investigation Johnny Vedmore (qu’Essentiel News a interviewé le mois dernier) affirme qu’au-delà des dîners de milliardaires organisés par la Edge Foundation, des séminaires y auraient été discrètement financés par Jeffrey Epstein, dont les liens avec Brockman sont désormais bien connus.

Ces formations ont notamment réuni des figures majeures de la tech, comme Elon Musk, Jeff Bezos (Amazon) ou encore Sergey Brin (Google/Alphabet).

Sendhil Mullianathan, Elon Musk et Jeff Bezos photographiés pendant la Edge Master Class 2008 (source : Edge Foundation)

Toujours selon Vedmore, ces «master classes», qui se sont tenues à la fin des années 2000 à la Edge Foundation, visaient d’abord à former l’élite technocratique émergente en l’initiant aux sciences comportementales et à l’économie des «nudges». Cette technique de gouvernance, issue des sciences sociales appliquées au marketing, se fonde sur l’incitation plutôt que sur l’injonction pour influencer le comportement (comme on a pu l’expérimenter lors de la campagne de vaccination Covid, où il s’agissait d’exercer des pressions pour recevoir l’injection, sans pour autant l’imposer légalement). Avec les « nudges », il s’agit en définitive de faire évoluer une société fondée sur le droit vers une société fondée sur la norme (et in fine fondée sur le nombre, à travers la bien nommée numérisation).

Le « nudge », une idée du XIXe siècle?

Ces procédés d’ingénierie sociale pourraient prendre prétexte des recommandations mondialistes et environnementalistes de l’agenda 2030 des Nations unies. La multiplication des taxes pigouviennes  (taxe carbone, péage urbain, taxes sur le tabac ou les aliments sucrés…) ou des «mécanisme d’internalisation des externalités», comme le nutriscore, l’étiquette énergie pour les appareils électroménagers, le malus écologique appliqué aux automobiles ou les systèmes de quota contraignants avec mécanisme de pénalité comme les certificats de performance énergétiques (CPE/DPE), apparaissent comme des indicateurs de la mise en place d’un système général de contrôle de masse. 

Cette trajectoire technocratique s’inscrit dans une continuité historique, dont la Fabian Society constitue un autre jalon fondamental. Fondée à la fin du XIXᵉ siècle, cette «société savante» défendait déjà une transformation progressive de la société, en promouvant une gouvernance d’experts autoproclamés.

Le loup couvert d’une peau de mouton, emblème de la Fabian Society.

Dans son ouvrage de 1928, The Open Conspiracy (La Conspiration au grand jour), le célèbre écrivain H.G. Wells (connu pour ses ouvrages de science-fiction) exposait déjà les moyens stratégiques de mener les foules à l’acceptation d’une grande transition vers une technocratie utopique. Il y proposait de dépouiller la religion de tout ce qu’il jugeait accessoire (histoire sacrée, rites, cosmogonies, promesses de vie après la mort) pour n’en garder que l’essentiel: l’esprit religieux. À l’époque où Wells participe activement aux travaux de la Société Fabienne, il écrit:

« La première phrase du credo moderne ne devrait pas être « Je crois »mais « Je me donne »».

La « planète »: cause religieuse moderne

Exprimée en son temps par les acteurs de la Fabian Society, la nécessité de fédérer les individus autour d’un fondement universel semble avoir trouvé un ancrage favorable dans l’environnementalisme contemporain, qui constitue une cause majeure (et internationale) capable d’épouser les nécessités d’un gouvernement mondial. La prétendue défense de l’environnement légitime en effet une discipline sociale, fait adhérer à des normes, prône un sacrifice individuel pour le collectif, et permet une acceptation des transformations profondes des modes de vie.

(source : Stickers Express)

Cet environnementalisme qui feint de défendre la Nature (son paradoxe le plus apparent étant d’être promu par les plus gros industriels internationaux) est désormais enseigné à nos enfants dès l’école maternelle, dans un esprit où l’humain est présenté comme un parasite pour une planète souffrante et personnifiée; la conséquence logique de cette idéologie menant à une nécessité de «réduction de la population», selon l’euphémisme d’usage. Cette doctrine pseudo-scientifique trouve ses fondements idéologiques dans les travaux du Club de Rome, fondé en 1968 à l’initiative de l’italien Aurelio Peccei (Fiat, Alitalia, Olivetti).

Dans un ouvrage incisif de 1982 aujourd’hui introuvable, L’imposture du club de Rome, le politologue suisse Philippe Braillard démontre la duplicité de ce club d’industriels et dénonce son catastrophisme outrancier qui, sous couvert de neutralité scientifique autour des limites de la croissance, œuvre à légitimer une vision du monde orientée vers une gouvernance globale technocratique, en déplaçant le débat politique vers le terrain de la gestion des ressources à l’échelle mondiale.

À travers différentes opérations récentes (comme la crise fabriquée de la DNC en France), on a pu constater de quelle façon la défense de l’environnement sert à structurer et légitimer une gouvernance technocratique à base de normes, visibles dans les politiques climatiques, la transition énergétique et les systèmes de quotas ou de crédits énergie, qui étaient déjà une idée phare des premiers mouvements politiques technocratiques apparus à la suite du krach de 1929.

Technocracy Inc.: l’invention du crédit-énergie dans les années 30

Survenue pendant la Grande Dépression aux États-Unis, la « Technocracy » séduit comme réponse aux excès de la finance par une rationalisation de l’économie réelle. À son apogée, l’organisation aurait compté de quelques dizaines de milliers d’adhérents à plus de 500.000, selon certaines sources.

Les tenants de la Technocracy proposent de remplacer le système politique et économique traditionnel (démocratie parlementaire + capitalisme) par un système dirigé par des ingénieurs, scientifiques et experts techniques, afin de répondre à l’incompétence ou à la corruption de la classe politique.

Dans les années 30, le mouvement se structure surtout autour de Howard Scott. Fondateur de Technocracy Inc., Scott propose de remplacer la monnaie par des certificats énergétiques mesurant la consommation en unités d’énergie. L’idée est de distribuer à chaque personne un quota d’énergie strictement égalitaire, ces quotas servant à acheter des biens et des services, tous évalués en unités énergétiques: une forme de revenu universel, ne pouvant être ni échangé, ni transféré, ni capitalisable, et menant à la suppression complète des prix.

Dans cette vision utilitaire de l’humain, la société est considérée comme une machine à optimiser, toutes les variables inquantifiables (justice, dignité, liberté) étant éliminées de l’équation. Effectivement, répartir scientifiquement les ressources suppose un contrôle social total. Il s’agit aussi d’éliminer la politique traditionnelle et les représentants élus, en s’appuyant sur le mythe du scientifique et de l’expert intrinsèquement vertueux, incorruptibles et étrangers à des intérêts personnels ou de caste.

Le mouvement connaît un bond fulgurant dans les années 1932-1933, mais la proximité du concept de technocratie avec les régimes autoritaires européens (nazisme, fascisme, qui prônent eux aussi le gouvernement des experts et le mépris de la démocratie) finit par effrayer et discrédite cette organisation. Le New Deal de Roosevelt la vide de sa substance en s’inspirant de certaines de ses propositions: la planification centrale par des techniciens comme la National Recovery Administration (NRA) ou le Brain Trust, la nationalisation partielle de l’énergie via la Tennessee Valley Authority (TVA) ou l’organisation du travail via la Civilian conservation corps (CCC).

En juin 1940, le mouvement technocratique est interdit au Canada par décret. Son dirigeant, Joshua Haldeman, qui se trouve être le grand-père maternel d’Elon Musk, subira une brève incarcération pour en avoir continué la promotion. Aux USA, le mouvement est neutralisé via une surveillance accrue de la part de la police fédérale. Quelques années plus tard, le bond de l’informatique va redonner du souffle au projet.

La machine à broyer

Le traitement automatisé de l’information est utilisé par le pouvoir politique dès l’invention des premières machines opérationnelles.

En 1889, Herman Hollerith, ingénieur et statisticien américain, invente le tabulateur électromécanique à cartes perforées. Son système, permettant de compiler et analyser rapidement les informations démographiques, est utilisé dès l’année suivante pour le recensement américain. IBM (International Business Machine) -qui concevra dans les années 40 les premiers ordinateurs électroniques- se développe particulièrement dans les années 1930 grâce au rachat des brevets de mécanographie sur la carte perforée Hollerith. En 1937, le gouvernement américain déploie l’équipement de tabulation IBM pour suivre les enregistrements de 26 millions de personnes bénéficiaires du Social Security Act.

Simultanément, IBM, qui est présent sur le sol allemand via sa filiale Dehomag, fournit des machines à cartes perforées et des services de traitement de données à l’Allemagne nazie, organisant la gestion administrative de la population, y compris des groupes persécutés.

Dans son livre IBM et l’Holocauste, le journaliste et historien Edwin Black documente scrupuleusement la façon dont ces technologies ont été utilisées à des fins répressives, permettant à la firme américaine de tirer des profits considérables de son alliance stratégique avec le Troisième Reich.

La cybernétique: l’humain réduit à un système

Quelques années plus tard, à l’occasion des Conférences Macy (1946‑1953), ces précédents sur le traitement massif de données inspirent les réflexions sur la cybernétique (qui vient du grec Kubernos, littéralement « gouverneur ») et les systèmes autonomes, reliant le matériel informatique à la théorie de l’information. Organisées par la Josiah Macy Jr. Foundation, ces conférences dirigées par Frank Fremont-Smith (1895–1974), un médecin, contribuent à structurer un nouveau paradigme scientifique à l’intersection de la biologie, de la psychologie et des mathématiques.

Réunissant des figures majeures comme l’ingénieur Norbert Wiener ou le mathématicien John von Neumann, elles participent à la naissance des sciences cognitives et à une vision du monde où humains, machines et organisations sont pensés comme des systèmes interconnectés, susceptibles d’être modélisés, pilotés et optimisés, désacralisant l’autonomie individuelle et le libre-arbitre.

Cette réflexion sur la gestion des systèmes et de l’information ouvre la voie aux idées développées par Zbigniew Brzezinski dans sa conception de la « société technétronique », où les technologies et les médias deviennent des instruments centraux de gouvernance.

L’information comme matière première

Nourri par les conférences Macy, le projet technocratique qui était celui de Howard Scott dans les années 30 connaît une sorte de rebond l’année de sa mort (1970), avec cette variante dans la doctrine: la ressource centrale du système ne sera plus l’énergie au sens thermodynamique, mais l’information.

Dans son livre La révolution technétronique (1970), Zbigniew Brzezinski, alors professeur en sciences politiques à l’université de Columbia, décrit la transition d’une société industrielle vers une société où l’information deviendra la marchandise privilégiée et où les États-Nations perdront progressivement leur pouvoir.

Les travaux de Brzezinski attirent l’attention de David Rockefeller et les deux hommes participent à la création de la Commission Trilatérale en 1973, une organisation privée liée aux principaux dirigeants du groupe Bilderberg et du Council on Foreign Relations, afin d’orchestrer la gouvernance mondiale

Quelques années plus tard, de 1977 à 1981, Brzezinski devient le conseiller politique du président Jimmy Carter en matière de politique étrangère. Les « prophéties » de Brzezinski de surveillance quasi totale de chaque citoyen sont désormais une description assez précise des pratiques de la NSA et des Gafam.

Crypto-villes privatisées

Dans une intervention récente (voir ci-dessous), la chercheuse indépendante Whitney Webb (autrice de l’enquête One Nation under Blackmail, sur les réseaux Epstein) nous apprend que des modèles d’États technocratiques sont déjà à l’expérimentation, notamment en Ohio où Les Wexner -connu comme le seul employeur officiel de Jeffrey Epstein- a créé un gouvernement privé de facto dans sa ville natale de New Albany. Sous le nom de Jobs Ohio, cette société privée contrôle les actifs des ventes de spiritueux, se substituant à l’État, en dehors de toute transparence et sans aucune responsabilité publique.

Jobs Ohio est emblématique du modèle d’un État techno-féodal promu par des figures de la Dark Enlightenment comme Peter Thiel, ce dernier ayant par ailleurs investi dans la ville de Prospera au Honduras, un autre projet de crypto-city assez opaque. Créé en 2017, le projet Prospera est conçu comme un État dans l’État, où les lois, la police, les tribunaux, la fiscalité et les services publics sont gérés par des entités privées en dehors de tout contrôle de l’État hondurien.

Présenté comme un laboratoire d’innovation technologique et de liberté économique, le projet suscite de vives polémiques concernant la souveraineté nationale, les droits humains et notamment l’expérimentation de technologies controversées (comme la thérapie génique) sans aucun contrôle public.

L’utopie scientiste, le début de la fin?

Le militantisme technocratique porté aujourd’hui par les ambassadeurs milliardaires de la tech s’inscrit donc dans une généalogie, plus longue qu’on ne pourrait l’envisager au premier abord, puisque le projet d’une gouvernance par des experts est en réalité bien antérieur au bond technologique que nous avons connu lors du siècle dernier. Du positivisme d’Auguste Comte à la cité utopique organisée rationnellement par les philosophes-rois de la République fantasmée de Platon, en passant par La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627) que cite souvent Peter Thiel, les utopies qu’on pourrait qualifier de scientistes ont revêtu bien des dénominations depuis l’Antiquité, et la remarquable persistance de ces idées à travers les siècles interroge.

Cette toile de fond philosophique, indétachable des événements que nous vivons, en cette époque où la norme prévaut peu à peu sur la loi, raconte l’histoire d’un antique projet de « gouvernance par les nombres« , qui n’est pas sans rappeler la matrice kabbalistique de la religion occulte des « élites », dont les différentes pratiques rituelles abjectes nous ont été révélées dans les dossiers Epstein. Le dessein qui s’annonce est celui d’un devenir-objet de l’humain, visible dans les projets transhumanistes associés à une désacralisation de la Nature jugée imparfaite, et plus généralement d’une mise à distance de l’aspect transcendant de l’existence humaine.

Dans ce contexte, la paix mondiale qu’on nous promettra à coup sûr à l’issue des affrontement internationaux que nous connaissons aujourd’hui (comme en écho aux vains engagements qui ont présidé aux fondations de la Société des Nations, de l’Organisation des Nations unies ou de l’Union européenne), si elle advenait, ressemblerait davantage à une anesthésie générale qu’à une conséquence naturelle de la justice.

Malgré une envergure jamais atteinte auparavant dans ses différentes tentatives de réalisation, n’oublions pas que ce projet de contrôle total n’est pas encore advenu, et qu’il est en lutte constante avec un réveil global des peuples. Sa montée en puissance est manifeste, mais ses nombreux échecs historiques pourraient tout aussi bien annoncer sa chute définitive: l’imprédictibilité humaine -ce cauchemar des planificateurs- a encore de beaux jours devant elle.

(Image principale extraite de The Technocrats’ Magazine de 1933)

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Un commentaire

  1. Un article riche et prenant qui nous alerte sur des changements politiques et sociaux très inquiétants -pour dire le moins.

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