Technocratie: l’aboutissement imminent d’un projet centenaire?

Quelle est l'idéologie derrière la destruction programmée du monde actuel?
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Des planificateurs prĂ©coces de la sociĂ©tĂ© industrielle Ă  la philosophie des gĂ©ants de la tech, de l’utopie scientiste Ă  la citĂ© privatisĂ©e, un mĂŞme fil conducteur traverse un siècle de projets politiques conçus dans des clubs discrets en marge du dĂ©bat public: remplacer la vie dĂ©mocratique par l’algorithme et la souverainetĂ© populaire par la gestion technicienne des comportements. GĂ©nĂ©alogie d’un projet Ă  l’ampleur insoupçonnĂ©e.

Mise en place de l’identité numérique au niveau international, développement de l’IA dans tous les secteurs professionnels, rationnement énergétique organisé, déstabilisations militaires et politiques coordonnées sur plusieurs continents, remise en cause de la démocratie dans les sphères d’influence planétaire: ces événements simultanés ne sont disparates qu’en apparence.

«Le monde de demain», qui nous a Ă©tĂ© vendu depuis l’enfance dans les Ĺ“uvres de science-fiction, avec son cortège de conforts technologiques exotiques et ses rĂŞves de surpassement humain, s’annonce plutĂ´t comme une dystopie faite de mĂ©galopoles «intelligentes», de surveillance de masse et d’implants numĂ©riques.

Ce projet de transformation profonde de la sociĂ©tĂ© s’est progressivement dĂ©ployĂ© au lendemain de la rĂ©volution industrielle, rendant obsolète le procĂ©dĂ© de la rĂ©volution pour lui prĂ©fĂ©rer la plus lente et sĂ»re transition. Depuis le XIXe siècle, le projet d’une gouvernance technocratique, fondĂ©e sur la science, les technologies et la gestion des comportements humains, poursuit insensiblement son chemin, Ă  grand renfort d’ingĂ©nierie sociale…

L’industrie de la tech se met Ă  la thĂ©ologie

Depuis quelques annĂ©es dans la Silicon Valley, une idĂ©ologie politico-religieuse monte en puissance. Le dirigeant de Palantir Technologies (une sociĂ©tĂ© d’analyse de donnĂ©es et systèmes de surveillance numĂ©rique pour les États, notamment en contrat avec la DGSI française), Peter Thiel, en est devenu l’un des promoteurs les plus zĂ©lĂ©s, allant jusqu’à s’engager dans ce que certains qualifient de « croisade« , Ă  travers une sĂ©rie de confĂ©rences controversĂ©es autour du thème de l’AntĂ©christ.

Peter Thiel (photo Gage Skidmore – Flickr)

Dans ses interventions, Peter Thiel (dont les activitĂ©s d’informateur du FBI ont Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©es), autoproclamĂ© thĂ©ologien et inconditionnel du philosophe RenĂ© Girard, mĂŞle exĂ©gèse biblique, politique et technologie. Sa «tournĂ©e» mondiale dĂ©bute notamment Ă  Londres en fĂ©vrier 2025 lors de l’évĂ©nement ARC (Alliance for Responsible Citizenship, un club conservateur fondĂ© en 2023 autour du traditionaliste Jordan Peterson), avant de se structurer Ă  San Francisco Ă  l’automne 2025 avec plusieurs confĂ©rences privĂ©es. Elle se poursuit en Europe dĂ©but 2026, avec des interventions Ă  Paris Ă  l’AcadĂ©mie des Sciences Politiques (voir notre article), Ă  Cambridge, puis culmine Ă  Rome en mars, lors d’un cycle de rencontres fermĂ©es Ă  proximitĂ© directe du Vatican, poussant mĂŞme un proche conseiller du Pape LĂ©on XIV Ă  rĂ©agir en qualifiant d’«hĂ©rĂ©tiques» les interprĂ©tations bibliques de Thiel.

Dans ce contexte, la tournĂ©e de Peter Thiel apparait comme une campagne très calculĂ©e de conquĂŞte des cĹ“urs, maquillĂ©e en exhortation morale Ă  destination des plus conservateurs. Ces plaidoyers ne sont pas sans rappeler l’Appel aux Conservateurs de 1855 publiĂ© par Auguste Comte (initiateur des sciences sociales, et promoteur d’une technocratie «vintage»), oĂą il Ă©tait question d’abandonner des fondements civilisationnels jugĂ©s dĂ©passĂ©s pour adopter le positivisme, un ordre social fondĂ© sur de nouvelles bases scientifiques et morales. Du positivisme au mouvement du Dark Enlightenment ralliĂ© par Peter Thiel, une filiation se dessine.

Dark Enlightenment: une aversion pour la souveraineté individuelle

Il y a une vingtaine d’annĂ©es sur le blog de l’ingĂ©nieur Curtis Yarvin, naissait les prĂ©misses de la philosophie du Dark Enlightenment (Lumières sombres). Selon la vision soudaine qu’il aurait reçue dans son garage (ce lieu symbolique de la RĂ©vĂ©lation, dans l’univers thĂ©ologique de la tech), Yarvin dĂ©roule son projet d’avenir antidĂ©mocrate pour l’humanitĂ©: mieux vaut un pouvoir centralisĂ© et assumĂ©, Ă©valuĂ© sur des besoins concrets, qu’un système fondĂ© sur des idĂ©aux politiques «dĂ©risoires», comme «la volontĂ© du peuple».

Dans son Manifeste de 2007, il renvoie dos à dos le progressisme (thèse) et le conservatisme (antithèse) traditionnels pour en proposer une synthèse (selon le procédé bien connu de la dialectique hégélienne auquel notre contributeur Icaros a initié les lecteurs d’Essentiel News) dans ce qu’il nomme le «Formalisme», lui permettant de ratisser un large public.

«Progressistes, conservateurs, modérés et libertariens reconnaîtront tous [dans le formalisme, ndlr] de larges pans de leurs propres réalités non digérées.» Curtis Yarvin

Dans ce texte aux accents sarcastiques, Curtis Yarvin se propose d’éradiquer la violence de la surface de la terre, non pas grâce Ă  une Ă©volution spirituelle (il qualifie le dĂ©clin moral de «problème insignifiant»), mais par la mise en place d’un rĂ©gime qui efface l’incertitude («uncertainty») et dans lequel «le pouvoir et le contrĂ´le ne font qu’un».

Curtis Yarvin (DR)

Il s’agit selon Yarvin de sortir d’une forme d’hypocrisie institutionnelle, où en réalité la plupart des décisions politiques sont déjà prises par des personnes non élues, pour embrasser une gouvernance entrepreneuriale décomplexée: il propose de considérer l’État comme une entreprise dirigée par une autorité clairement identifiée, dont l’objectif principal est de maintenir l’ordre et de soi-disant réduire la violence, grâce à la technologie.

Difficile de croire Ă  une illumination soudaine puisque cette idĂ©e, que l’on a dĂ©jĂ  vu prĂ©sente chez Auguste Comte, prolonge aussi les thèses que Claude Henri de Rouvroy de Saint-Simon avait conceptualisĂ©es dès 1825 dans Nouveau Christianisme – Dialogues entre un conservateur et un novateur, oĂą il s’agissait de gĂ©rer la sociĂ©tĂ© comme une grande usine et oĂą le gouvernement des hommes Ă©tait remplacĂ© par «l’administration des choses».

Dans ce mouvement néoréactionnaire, on trouve aussi des éléments de ce que l’on pourrait qualifier de «nietzschéisme vulgaire» (phénomène historique de récupération fascisante des idées de Friedrich Nietzsche, dont on trouve déjà une critique véhémente dans cet ouvrage collectif de 1937), c’est-à-dire une lecture simplifiée et déformée des thèses du penseur du Surhomme (Übermensch), où est mis en avant le culte des élites naturelles contre le «troupeau démocratique».

Cette «Néoréaction» américaine s’inscrit dans une vision pessimiste de l’être humain, présenté comme incapable de se gouverner seul et de penser en dehors de ses intérêts propres, selon l’analyse qu’Arnaud Miranda, chercheur en théorie politique, fait de ce mouvement.

Le Dark Enlightenment commence par valider des exaspĂ©rations lĂ©gitimes et largement partagĂ©es (la bureaucratie, la censure universitaire, «la bien-pensance») et se prĂ©sente comme un espace de libertĂ© de penser. C’est le principe du «red-pilling» (absorption de la pilule rouge par analogie au film Matrix), oĂą l’on invite les sceptiques Ă  «voir la rĂ©alitĂ© en face», par Ă©tapes successives, chaque Ă©tape normalisant la suivante, plus radicale, jusqu’à aboutir Ă  des thèses autoritaires et biologistes.

La stratégie de recrutement du mouvement du Dark Enlightenment est donc essentiellement graduelle, progressive et calquée sur des directives qui s’inscrivent dans un contexte de manipulation de l’opinion, désormais formalisée par les sciences sociales et enseignées à l’élite de la tech, notamment à travers la Edge Foundation.

Edge Foundation: les sciences sociales pour contrĂ´ler la population

La fusion des sciences dures, des sciences humaines, de la technologie et du pouvoir politique, rejoint le concept de «Third Culture» (Troisième culture) développé en 1995 par John Brockman, un agent littéraire connu pour son rôle central dans le réseautage des élites scientifiques et technologiques.

C’est dans cette optique qu’il a fondĂ© la Edge Foundation, une plateforme de rencontres et de formations, qui vise Ă  construire un rĂ©seau d’«influenceurs d’élite» capables d’orienter les politiques et les perceptions sociales Ă  grande Ă©chelle. Cette organisation reçoit aujourd’hui le soutien de la Fondation nationale pour la science des États-Unis.

Dans son enquĂŞte sur les connexions entre Musk et Epstein, le journaliste d’investigation Johnny Vedmore (qu’Essentiel News a interviewĂ© le mois dernier) affirme qu’au-delĂ  des dĂ®ners de milliardaires organisĂ©s par la Edge Foundation, des sĂ©minaires y auraient Ă©tĂ© discrètement financĂ©s par Jeffrey Epstein, dont les liens avec Brockman sont dĂ©sormais bien connus.

Ces formations ont notamment réuni des figures majeures de la tech, comme Elon Musk, Jeff Bezos (Amazon) ou encore Sergey Brin (Google/Alphabet).

Sendhil Mullianathan, Elon Musk et Jeff Bezos photographiés pendant la Edge Master Class 2008 (source : Edge Foundation)

Toujours selon Vedmore, ces «master classes», qui se sont tenues à la fin des années 2000 à la Edge Foundation, visaient d’abord à former l’élite technocratique émergente en l’initiant aux sciences comportementales et à l’économie des «nudges». Cette technique de gouvernance, issue des sciences sociales appliquées au marketing, se fonde sur l’incitation plutôt que sur l’injonction pour influencer le comportement (comme on a pu l’expérimenter lors de la campagne de vaccination Covid, où il s’agissait d’exercer des pressions pour recevoir l’injection, sans pour autant l’imposer légalement). Avec les « nudges », il s’agit en définitive de faire évoluer une société fondée sur le droit vers une société fondée sur la norme (et in fine fondée sur le nombre, à travers la bien nommée numérisation).

Le « nudge », une idée du XIXe siècle?

Ces procĂ©dĂ©s d’ingĂ©nierie sociale pourraient prendre prĂ©texte des recommandations mondialistes et environnementalistes de l’agenda 2030 des Nations unies. La multiplication des taxes pigouviennes  (taxe carbone, pĂ©age urbain, taxes sur le tabac ou les aliments sucrĂ©s…) ou des «mĂ©canisme d’internalisation des externalitĂ©s», comme le nutriscore, l’étiquette Ă©nergie pour les appareils Ă©lectromĂ©nagers, le malus Ă©cologique appliquĂ© aux automobiles ou les systèmes de quota contraignants avec mĂ©canisme de pĂ©nalitĂ© comme les certificats de performance Ă©nergĂ©tiques (CPE/DPE), apparaissent comme des indicateurs de la mise en place d’un système gĂ©nĂ©ral de contrĂ´le de masse. 

Cette trajectoire technocratique s’inscrit dans une continuité historique, dont la Fabian Society constitue un autre jalon fondamental. Fondée à la fin du XIXᵉ siècle, cette «société savante» défendait déjà une transformation progressive de la société, en promouvant une gouvernance d’experts autoproclamés.

Le loup couvert d’une peau de mouton, emblème de la Fabian Society.

Dans son ouvrage de 1928, The Open Conspiracy (La Conspiration au grand jour), le cĂ©lèbre Ă©crivain H.G. Wells (connu pour ses ouvrages de science-fiction) exposait dĂ©jĂ  les moyens stratĂ©giques de mener les foules Ă  l’acceptation d’une grande transition vers une technocratie utopique. Il y proposait de dĂ©pouiller la religion de tout ce qu’il jugeait accessoire (histoire sacrĂ©e, rites, cosmogonies, promesses de vie après la mort) pour n’en garder que l’essentiel: l’esprit religieux. Ă€ l’Ă©poque oĂą Wells participe activement aux travaux de la SociĂ©tĂ© Fabienne, il Ă©crit:

« La première phrase du credo moderne ne devrait pas ĂŞtre « Je crois »mais « Je me donne »».

La « planète »: cause religieuse moderne

ExprimĂ©e en son temps par les acteurs de la Fabian Society, la nĂ©cessitĂ© de fĂ©dĂ©rer les individus autour d’un fondement universel semble avoir trouvĂ© un ancrage favorable dans l’environnementalisme contemporain, qui constitue une cause majeure (et internationale) capable d’épouser les nĂ©cessitĂ©s d’un gouvernement mondial. La prĂ©tendue dĂ©fense de l’environnement lĂ©gitime en effet une discipline sociale, fait adhĂ©rer Ă  des normes, prĂ´ne un sacrifice individuel pour le collectif, et permet une acceptation des transformations profondes des modes de vie.

(source : Stickers Express)

Cet environnementalisme qui feint de défendre la Nature (son paradoxe le plus apparent étant d’être promu par les plus gros industriels internationaux) est désormais enseigné à nos enfants dès l’école maternelle, dans un esprit où l’humain est présenté comme un parasite pour une planète souffrante et personnifiée; la conséquence logique de cette idéologie menant à une nécessité de «réduction de la population», selon l’euphémisme d’usage. Cette doctrine pseudo-scientifique trouve ses fondements idéologiques dans les travaux du Club de Rome, fondé en 1968 à l’initiative de l’italien Aurelio Peccei (Fiat, Alitalia, Olivetti).

Dans un ouvrage incisif de 1982 aujourd’hui introuvable, L’imposture du club de Rome, le politologue suisse Philippe Braillard dĂ©montre la duplicitĂ© de ce club d’industriels et dĂ©nonce son catastrophisme outrancier qui, sous couvert de neutralitĂ© scientifique autour des limites de la croissance, Ĺ“uvre Ă  lĂ©gitimer une vision du monde orientĂ©e vers une gouvernance globale technocratique, en dĂ©plaçant le dĂ©bat politique vers le terrain de la gestion des ressources Ă  l’échelle mondiale.

À travers différentes opérations récentes (comme la crise fabriquée de la DNC en France), on a pu constater de quelle façon la défense de l’environnement sert à structurer et légitimer une gouvernance technocratique à base de normes, visibles dans les politiques climatiques, la transition énergétique et les systèmes de quotas ou de crédits énergie, qui étaient déjà une idée phare des premiers mouvements politiques technocratiques apparus à la suite du krach de 1929.

Technocracy Inc.: l’invention du crĂ©dit-Ă©nergie dans les annĂ©es 30

Survenue pendant la Grande DĂ©pression aux États-Unis, la « Technocracy » sĂ©duit comme rĂ©ponse aux excès de la finance par une rationalisation de l’économie rĂ©elle. Ă€ son apogĂ©e, l’organisation aurait comptĂ© de quelques dizaines de milliers d’adhĂ©rents Ă  plus de 500.000, selon certaines sources.

Les tenants de la Technocracy proposent de remplacer le système politique et économique traditionnel (démocratie parlementaire + capitalisme) par un système dirigé par des ingénieurs, scientifiques et experts techniques, afin de répondre à l’incompétence ou à la corruption de la classe politique.

Dans les années 30, le mouvement se structure surtout autour de Howard Scott. Fondateur de Technocracy Inc., Scott propose de remplacer la monnaie par des certificats énergétiques mesurant la consommation en unités d’énergie. L’idée est de distribuer à chaque personne un quota d’énergie strictement égalitaire, ces quotas servant à acheter des biens et des services, tous évalués en unités énergétiques: une forme de revenu universel, ne pouvant être ni échangé, ni transféré, ni capitalisable, et menant à la suppression complète des prix.

Dans cette vision utilitaire de l’humain, la sociĂ©tĂ© est considĂ©rĂ©e comme une machine Ă  optimiser, toutes les variables inquantifiables (justice, dignitĂ©, libertĂ©) Ă©tant Ă©liminĂ©es de l’équation. Effectivement, rĂ©partir scientifiquement les ressources suppose un contrĂ´le social total. Il s’agit aussi d’éliminer la politique traditionnelle et les reprĂ©sentants Ă©lus, en s’appuyant sur le mythe du scientifique et de l’expert intrinsèquement vertueux, incorruptibles et Ă©trangers Ă  des intĂ©rĂŞts personnels ou de caste.

Le mouvement connaît un bond fulgurant dans les années 1932-1933, mais la proximité du concept de technocratie avec les régimes autoritaires européens (nazisme, fascisme, qui prônent eux aussi le gouvernement des experts et le mépris de la démocratie) finit par effrayer et discrédite cette organisation. Le New Deal de Roosevelt la vide de sa substance en s’inspirant de certaines de ses propositions: la planification centrale par des techniciens comme la National Recovery Administration (NRA) ou le Brain Trust, la nationalisation partielle de l’énergie via la Tennessee Valley Authority (TVA) ou l’organisation du travail via la Civilian conservation corps (CCC).

En juin 1940, le mouvement technocratique est interdit au Canada par décret. Son dirigeant, Joshua Haldeman, qui se trouve être le grand-père maternel d’Elon Musk, subira une brève incarcération pour en avoir continué la promotion. Aux USA, le mouvement est neutralisé via une surveillance accrue de la part de la police fédérale. Quelques années plus tard, le bond de l’informatique va redonner du souffle au projet.

La machine Ă  broyer

Le traitement automatisĂ© de l’information est utilisĂ© par le pouvoir politique dès l’invention des premières machines opĂ©rationnelles.

En 1889, Herman Hollerith, ingĂ©nieur et statisticien amĂ©ricain, invente le tabulateur Ă©lectromĂ©canique Ă  cartes perforĂ©es. Son système, permettant de compiler et analyser rapidement les informations dĂ©mographiques, est utilisĂ© dès l’annĂ©e suivante pour le recensement amĂ©ricain. IBM (International Business Machine) -qui concevra dans les annĂ©es 40 les premiers ordinateurs Ă©lectroniques- se dĂ©veloppe particulièrement dans les annĂ©es 1930 grâce au rachat des brevets de mĂ©canographie sur la carte perforĂ©e Hollerith. En 1937, le gouvernement amĂ©ricain dĂ©ploie l’équipement de tabulation IBM pour suivre les enregistrements de 26 millions de personnes bĂ©nĂ©ficiaires du Social Security Act.

Simultanément, IBM, qui est présent sur le sol allemand via sa filiale Dehomag, fournit des machines à cartes perforées et des services de traitement de données à l’Allemagne nazie, organisant la gestion administrative de la population, y compris des groupes persécutés.

Dans son livre IBM et l’Holocauste, le journaliste et historien Edwin Black documente scrupuleusement la façon dont ces technologies ont été utilisées à des fins répressives, permettant à la firme américaine de tirer des profits considérables de son alliance stratégique avec le Troisième Reich.

La cybernĂ©tique: l’humain rĂ©duit Ă  un système

Quelques années plus tard, à l’occasion des Conférences Macy (1946‑1953), ces précédents sur le traitement massif de données inspirent les réflexions sur la cybernétique (qui vient du grec Kubernos, littéralement « gouverneur ») et les systèmes autonomes, reliant le matériel informatique à la théorie de l’information. Organisées par la Josiah Macy Jr. Foundation, ces conférences dirigées par Frank Fremont-Smith (1895–1974), un médecin, contribuent à structurer un nouveau paradigme scientifique à l’intersection de la biologie, de la psychologie et des mathématiques.

RĂ©unissant des figures majeures comme l’ingĂ©nieur Norbert Wiener ou le mathĂ©maticien John von Neumann, elles participent Ă  la naissance des sciences cognitives et Ă  une vision du monde oĂą humains, machines et organisations sont pensĂ©s comme des systèmes interconnectĂ©s, susceptibles d’être modĂ©lisĂ©s, pilotĂ©s et optimisĂ©s, dĂ©sacralisant l’autonomie individuelle et le libre-arbitre.

Cette rĂ©flexion sur la gestion des systèmes et de l’information ouvre la voie aux idĂ©es dĂ©veloppĂ©es par Zbigniew Brzezinski dans sa conception de la « sociĂ©tĂ© technĂ©tronique Â», oĂą les technologies et les mĂ©dias deviennent des instruments centraux de gouvernance.

L’information comme matière première

Nourri par les confĂ©rences Macy, le projet technocratique qui Ă©tait celui de Howard Scott dans les annĂ©es 30 connaĂ®t une sorte de rebond l’annĂ©e de sa mort (1970), avec cette variante dans la doctrine: la ressource centrale du système ne sera plus l’énergie au sens thermodynamique, mais l’information.

Dans son livre La rĂ©volution technĂ©tronique (1970), Zbigniew Brzezinski, alors professeur en sciences politiques Ă  l’universitĂ© de Columbia, dĂ©crit la transition d’une sociĂ©tĂ© industrielle vers une sociĂ©tĂ© oĂą l’information deviendra la marchandise privilĂ©giĂ©e et oĂą les États-Nations perdront progressivement leur pouvoir.

Les travaux de Brzezinski attirent l’attention de David Rockefeller et les deux hommes participent Ă  la crĂ©ation de la Commission TrilatĂ©rale en 1973, une organisation privĂ©e liĂ©e aux principaux dirigeants du groupe Bilderberg et du Council on Foreign Relations, afin d’orchestrer la gouvernance mondiale

Quelques années plus tard, de 1977 à 1981, Brzezinski devient le conseiller politique du président Jimmy Carter en matière de politique étrangère. Les « prophéties » de Brzezinski de surveillance quasi totale de chaque citoyen sont désormais une description assez précise des pratiques de la NSA et des Gafam.

Crypto-villes privatisées

Dans une intervention rĂ©cente (voir ci-dessous), la chercheuse indĂ©pendante Whitney Webb (autrice de l’enquĂŞte One Nation under Blackmail, sur les rĂ©seaux Epstein) nous apprend que des modèles d’États technocratiques sont dĂ©jĂ  Ă  l’expĂ©rimentation, notamment en Ohio oĂą Les Wexner -connu comme le seul employeur officiel de Jeffrey Epstein- a créé un gouvernement privĂ© de facto dans sa ville natale de New Albany. Sous le nom de Jobs Ohio, cette sociĂ©tĂ© privĂ©e contrĂ´le les actifs des ventes de spiritueux, se substituant Ă  l’État, en dehors de toute transparence et sans aucune responsabilitĂ© publique.

Jobs Ohio est emblĂ©matique du modèle d’un État techno-fĂ©odal promu par des figures de la Dark Enlightenment comme Peter Thiel, ce dernier ayant par ailleurs investi dans la ville de Prospera au Honduras, un autre projet de crypto-city assez opaque. Créé en 2017, le projet Prospera est conçu comme un Ă‰tat dans l’État, oĂą les lois, la police, les tribunaux, la fiscalitĂ© et les services publics sont gĂ©rĂ©s par des entitĂ©s privĂ©es en dehors de tout contrĂ´le de l’État hondurien.

PrĂ©sentĂ© comme un laboratoire d’innovation technologique et de libertĂ© Ă©conomique, le projet suscite de vives polĂ©miques concernant la souverainetĂ© nationale, les droits humains et notamment l’expĂ©rimentation de technologies controversĂ©es (comme la thĂ©rapie gĂ©nique) sans aucun contrĂ´le public.

L’utopie scientiste, le dĂ©but de la fin?

Le militantisme technocratique porté aujourd’hui par les ambassadeurs milliardaires de la tech s’inscrit donc dans une généalogie, plus longue qu’on ne pourrait l’envisager au premier abord, puisque le projet d’une gouvernance par des experts est en réalité bien antérieur au bond technologique que nous avons connu lors du siècle dernier. Du positivisme d’Auguste Comte à la cité utopique organisée rationnellement par les philosophes-rois de la République fantasmée de Platon, en passant par La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1627) que cite souvent Peter Thiel, les utopies qu’on pourrait qualifier de scientistes ont revêtu bien des dénominations depuis l’Antiquité, et la remarquable persistance de ces idées à travers les siècles interroge.

Cette toile de fond philosophique, indĂ©tachable des Ă©vĂ©nements que nous vivons, en cette Ă©poque oĂą la norme prĂ©vaut peu Ă  peu sur la loi, raconte l’histoire d’un antique projet de « gouvernance par les nombres« , qui n’est pas sans rappeler la matrice kabbalistique de la religion occulte des « élites », dont les diffĂ©rentes pratiques rituelles abjectes nous ont Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©es dans les dossiers Epstein. Le dessein qui s’annonce est celui d’un devenir-objet de l’humain, visible dans les projets transhumanistes associĂ©s Ă  une dĂ©sacralisation de la Nature jugĂ©e imparfaite, et plus gĂ©nĂ©ralement d’une mise Ă  distance de l’aspect transcendant de l’existence humaine.

Dans ce contexte, la paix mondiale qu’on nous promettra Ă  coup sĂ»r Ă  l’issue des affrontement internationaux que nous connaissons aujourd’hui (comme en Ă©cho aux vains engagements qui ont prĂ©sidĂ© aux fondations de la SociĂ©tĂ© des Nations, de l’Organisation des Nations unies ou de l’Union europĂ©enne), si elle advenait, ressemblerait davantage Ă  une anesthĂ©sie gĂ©nĂ©rale qu’à une consĂ©quence naturelle de la justice.

MalgrĂ© une envergure jamais atteinte auparavant dans ses diffĂ©rentes tentatives de rĂ©alisation, n’oublions pas que ce projet de contrĂ´le total n’est pas encore advenu, et qu’il est en lutte constante avec un rĂ©veil global des peuples. Sa montĂ©e en puissance est manifeste, mais ses nombreux Ă©checs historiques pourraient tout aussi bien annoncer sa chute dĂ©finitive: l’imprĂ©dictibilitĂ© humaine -ce cauchemar des planificateurs- a encore de beaux jours devant elle.

(Image principale extraite de The Technocrats’ Magazine de 1933)

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2 commentaires

  1. Un article riche et prenant qui nous alerte sur des changements politiques et sociaux très inquiétants -pour dire le moins.

  2. Excellent article synthétique historico-politique de cette « tendance » avec de belles références:
    Sur la cybernétique, je rajouterais:
    – Aux origines des sciences cognitives de Jean-Pierre Dupuy
    – L’Empire cybernĂ©tique. Des machines Ă  penser Ă  la pensĂ©e machine de CĂ©line Lafontaine
    Bien Ă  vous.

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