La bataille des gazoducs, pourquoi la guerre n’est pas près de finir
Pourquoi les guerres actuelles en Europe et au Moyen-Orient risquent-elles de se prolonger et de s’embraser? Face à une pénurie de ses ressources, l’UE va-t-elle maintenir des sanctions qui coulent son économie, quitte à aller jusqu’à l’imposition de confinements énergétiques? Quel est le rôle du duo formé par Israël et les États-Unis dans la bataille de l’approvisionnement énergétique de ces régions? Enfin risquons-nous de voir les conflits s’étendre à d’autres zones du globe?
La découverte, depuis quinze ans, de gigantesques gisements d’hydrocarbures dans le bassin du Levant et en méditerranée a entièrement redessiné les stratégies géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient. La capacité des champs gaziers du Léviathan, de Tamar dans les eaux territoriales israéliennes, ainsi que ceux de Gaza et d’autres gisements identifiés entre Chypre, la Grèce et la Turquie représente un potentiel qui entre en concurrence directe avec les grands fournisseurs que sont la Russie, l’Iran ou le Qatar.
Au-delà de s’assurer une autonomie énergétique jusque là inespérée, cela signifie qu’Israël entrevoit la possibilité de devenir, avec l’appui de son partenaire américain, le principal fournisseur de l’Europe et du Moyen-Orient. Un tel levier de contrôle énergétique constitue une arme économique et politique incroyablement puissante, capable d’exercer une véritable hégémonie sur ces régions, de « rendre à l’Amérique sa grandeur » et d’accomplir les prophéties d’un « Grand Israël ».
Mais la réalisation de ces objectifs exige un certain nombre de conditions et le déploiement de grands moyens financiers et matériels. Il s’agit de garantir la demande en ‘éliminant la concurrence’, de développer les infrastructures d’exploitation et de transport nécessaires et de « sécuriser la région », autrement dit d’assurer la domination politique et militaire des pays concernés.
L’article précédent, « Leviathan ou les guerres du gaz » a cartographié cette nouvelle configuration énergétique et montré comment l’apparition de ces ressources a renforcé et accéléré la volonté de Washington et Tel Aviv de s’en prendre à la Russie et à l’Iran en imposant des guerres, des ‘sanctions économiques’ et le sabotage du gazoduc de Nord Stream. Les concordances entre la découverte de ces gisements, la signature de contrats relatifs à leur exploitation, et les différents conflits armés sont frappantes. On y voit un certain intérêt des cartels gaziers et pétroliers à pousser les pays propriétaires et investisseurs – Israël, les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Italie, la Grande-Bretagne, la Grèce, Chypre – à la prolongation des conflits, jusqu’à s’assurer la domination de l’ensemble des territoires situés sur les nouvelles routes énergétiques et commerciales.
Le transport des énergies fossiles, une clé de la dominance mondiale
L’exportation de pétrole et de gaz repose généralement sur deux stratégies distinctes: le pétrole brut et raffiné et le gaz transformé en gaz naturel liquéfié ou GNL sont soit transportés par bateau, soit acheminés directement via l’installation d’oléoducs et de gazoducs. Ceux-ci permettent la livraison rapide d’un plus haut débit, mais ils ont l’inconvénient d’être coûteux à construire et sont des cibles faciles à neutraliser. Il est donc indispensable de s’assurer que l’entièreté du parcours se trouve dans des pays considérés comme politiquement stables et alliés.
En cas de conflits armés ou d’actes terroristes, la destruction des pipelines entraîne naturellement une hausse dans la demande des produits sous forme de GNL. Mais le gaz transporté par bateau a aussi ses inconvénients. Il nécessite de longs trajets et la garantie d’un passage libre et sécurisé dans les différents goulots maritimes, comme le détroit d’Ormuz, de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el Mandeb et plus loin de nous, Panama ou le détroit de Malacca.
Cela n’échappe à personne, le tracé des gazoducs existants ou en projets et le contrôle des voies maritimes sont déterminants pour comprendre la situation géopolitique actuelle et la direction dans laquelle elle est susceptible d’évoluer.
La volonté de dominance énergétique américaine
Les sanctions prises contre la Russie, le sabotage de Nord Stream et les représailles iraniennes contre le Qatar ont fortement réduit leurs livraisons de carburants dans nos régions. Ce sont les Etats-Unis qui ont pris la relève pour venir au secours de l’Europe et qui assurent désormais le leadership des exportations de gaz avec environ 60% de l’approvisionnement total en GNL. Mais avant ces évènements, le gaz américain ne représentait que 9% des importations européennes et n’était pas compétitif. Il s’agit en grande partie de gaz de schiste peu apprécié en raison de ses conséquences écologiques désastreuses et son transport par bateau le rend 3 fois plus cher que le gaz russe acheminé par gazoduc. En 2025 le GNL américain coûtait en moyenne 1,08 euro/m³, le GNL russe 0,51 euro/m³ et le gaz russe par gazoduc seulement 0,32 euro/m³.

Points d’entrée du GNL en Europe
Mais, cette situation que les Européens espèrent temporaire, est faite pour durer, car il s’agit d’un projet sur le long terme. Les Etats-Unis, qui sont devenus les 1ers exportateurs de gaz et de pétrole, comptent renforcer ce rôle de leadership planétaire par la capture complète du marché des hydrocarbures. Donald Trump l’a clairement exprimé dans son ordre exécutif Unleash American Energy (Déchaîner l’énergie américaine) de janvier 2025, dans lequel il proclame une politique d’acquisition et d’exploitation des énergies fossiles ‘sans limites’.
La mainmise sur le pétrole vénézuélien il y a quelques jours, en est l’exemple le plus flagrant. Trump écrit sur son média Truth Social que « le plus grand accord pétrolier de l’histoire mondiale » est « une transaction historique qui fait plus que doubler les réserves pétrolières américaines, accroît fortement notre approvisionnement en pétrole et fera considérablement baisser le prix de l’essence pour tous les Américains ». On parle en effet de 65 milliards de barils, officiellement la plus grande réserve mondiale de brut… facilement accaparée après l’enlèvement de l’ancien chef d’Etat vénézuélien, le président Maduro.
Remplacement du réseau énergétique en Europe
Afin de mettre cette nouvelle politique à exécution, Trump a également créé une organe interagences sous le nom révélateur de « Conseil National de la Domination Energétique ».
C’est ce conseil qui a été chargé d’organiser le 6ème « Symposium Transatlantique pour la Sécurité Énergétique » et le « Sommet Transatlantique pour la Sécurité du Gaz » dont l’intention affichée est de se débarrasser définitivement du gaz russe.
Douze pays européens et les États-Unis ont signé la déclaration commune sur le renforcement de la sécurité de l’approvisionnement en gaz naturel en Europe centrale et orientale: la Grèce, la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie, la Moldavie, l’Ukraine, la Croatie, la Lituanie, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine.

L’objectif principal était de « faciliter l’entrée et la fourniture de gaz naturel liquéfié (GNL) américain », autrement dit d’assouplir la règlementation et les tarifs sur les importations américaines et d’engager des contrats avec des opérateurs américains. Les USA ont aussi souligné que l’Ukraine disposait de l’un des plus grands sites de stockage souterrain de gaz d’Europe et que celui-ci devrait être intégré aux réseaux régionaux.
On pense ici à la construction du «Corridor gazier vertical» qui doit relier la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Moldavie et l’Ukraine, ainsi que la Serbie et la Macédoine du Nord. Il prévoit d’acheminer du GNL depuis les terminaux d’Alexandroupolis et de Revithoussa, en Grèce, ainsi que depuis la région de la mer Caspienne, via le «Corridor gazier sud-européen». Ce projet, dont l’idée remonte à 2014 (l’année du coup d’Etat ukrainien) et dans lequel la Bulgarie a déjà investi plus de 300 millions d’euros avec l’aide de l’UE, est mené de manière accélérée afin de permettre à l’Europe de stopper les livraisons de gaz russe d’ici la fin 2027.

Mais cette solution pourrait être trop coûteuse pour certains pays, notamment la Hongrie qui dépend ici de l’infrastructure roumaine et qui regrette le gaz russe, dont la Grèce et la Bulgarie craignent toujours les prix concurrentiels. Un article du « Balkan Green Energy News » consacré à ce « Sommet Transatlantique de la Sécurité du Gaz » rapportait les propos du ministre grec:
« Le ministre grec de l’Environnement et de l’Énergie, Stavros Papastavrou, a appelé l’UE et les États-Unis à veiller à ce que le gaz russe ne revienne pas en Europe. Il a notamment évoqué la voie passant par la Turquie (le corridor gazier sud-européen). Le ministre a averti que le gaz russe pourrait trouver un autre moyen d’entrer sur le marché, et ce à un prix compétitif, ce qui compromettrait le processus. »
Le corridor gazier sud-européen, le trésor turc

Le corridor gazier sud-européen
En effet, depuis 2020, une autre ligne d’approvisionnement visant à sortir l’Europe de la dépendance au gaz russe s’est déjà mise en place à partir du gisement de Shah Deniz, au large de Bakou en Azerbaïdjan.
Le ‘Corridor gazier sud-européen » connecte 3 gazoducs pour transporter du combustible de la mer Caspienne à l’Europe. Le circuit transcaucasien démarre en Azerbaïdjan et traverse la Géorgie; il est prolongé par le pipeline transanatolien qui traverse la Turquie de part en part avant de se connecter au gazoduc transadriatique qui relie la frontière gréco-turque, parcourt la Grèce jusqu’en Albanie et plonge sous le détroit d’Otrante (à 15km de l’île de Sazan…) pour déboucher à San Foca, en Italie.
Ce réseau gazier est exploité par une coentreprise suisse et détenu à 20% par la British Petroleum, à 20% par SOCAR (Azerbaïdjan), à 20% par la Snam (Italie, ENI), à 20% par Fluxys (Belgique) et à 20% par Enagás (Espagne). Remarquons que les Etats-Unis, Israël, la Grèce et la Turquie en sont officiellement absents.
Reste à savoir si l’ensemble du parcours va rester ‘stable’: la Géorgie est actuellement sous influence russe et résiste aux tentatives de l’OTAN d’y installer des bases militaires et d’y provoquer un nouveau coup similaire à l’épisode de Maïdan en Ukraine. Un conflit direct entre l’Europe et la Russie pourrait donc fragiliser cet important maillon de la chaîne.
Quant à la Turquie… c’est la grande inconnue. Elle pourrait très bien moduler le débit de ses robinets, ou y faire passer du gaz russe, en cas de conflit direct avec Israël.
La Turquie, l’élément inconnu et incontournable
Après l’Iran, la Turquie est de plus en plus présentée comme le prochain grand ennemi stratégique d’Israël et la compétition pour la livraison des ressources énergétiques à l’Europe exacerbe les hostilités entre les deux pays.
Un article du 4 mai 2026, intitulé « la prochaine guerre au Moyen-Orient se déroulera-t-elle entre la Turquie et Israël? » parcourt l’évolution des relations entre les deux nations qui ont entretenu de bons rapports durant des décennies, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Recep Erdogan, en 2003. Ce dernier s’est rapproché des mouvements islamistes, affiche ouvertement son soutien à la cause palestinienne et est accusé de soutenir le Hamas. En 2009, les deux pays se sont d’ailleurs affrontés lors du blocus de la bande de Gaza.
Avec la question du transport gazier du gisement du Léviathan, une réconciliation aurait pu s’envisager autour d’intérêts économiques communs, mais les tensions ont repris dès le moment où une alliance s’est créée entre Israël, Chypre et la Grèce, les ennemis séculaires de la Turquie. La tentative de coup d’Etat contre Erdogan en 2016 a durci le régime d’Erdogan, gelé les relations communes et radicalisé leurs échanges.
Il faut dire que la Turquie s’oppose de toutes ses forces aux projets d’exportation du gaz israélien pour favoriser son propre pipeline, pièce centrale du corridor gazier sud-européen, qui connecte les réserves de l’Azerbaïdjan à l’Europe; et qu’elle tente aussi de développer d’autres routes pour s’assurer de nouveaux gains et maintenir son influence géopolitique dans la région.
En 2009, un projet de gazoduc avait été imaginé pour relier le complexe de North Field au large du Qatar à un gazoduc baptisé Nabucco qui démarre au large du Bosphore et censé alimenter les pays de l’Europe de l’Est. Deux tracés différents avaient initialement été proposés: l’un passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie, et l’autre par l’Arabie saoudite, le Koweït et l’Irak. Mais le président syrien avait refusé l’accord avec le Qatar et bloqué l’installation du gazoduc sur son territoire sous l’influence de la Russie.
Le projet a donc été abandonné… jusqu’au départ de Bashar el Assad en 2024. Le ministre turc de l’Énergie et des Ressources naturelles avait alors déclaré que le projet de gazoduc pourrait être relancé « si un système de transport sécurisé était mis en place en Syrie et si la stabilité était assurée dans la région ».
Entre-temps North Field et les installations qataries ont été la cible d’attaques par drone en guise de représailles iraniennes aux frappes américaines et ne sont plus en capacité de fonctionner.
Quant à la Syrie: on rappellera ici qu’en 2024, Israël et la Turquie se sont retrouvés nez-à-nez en Syrie, dans la confrontation de leurs intérêts expansionnistes, que les frappes récentes d’Israël sur des positions turques en Syrie doivent aussi être interprétées dans ce contexte, et qu’apparemment elles semblent assez persuasives pour permettre aux compagnies américaines de signer des contrats pour l’exploitation du gaz syrien.
Mais la Turquie ne baisse pas les bras. En juillet 2026, son gouvernement a aussi signé un mémorandum avec la « République turque de Chypre Nord » (qu’elle est la seule à désigner comme telle) pour construire un gazoduc de 101 km reliant directement les deux territoires. Ce projet vise à capter le gaz des gisements chypriotes pour le faire transiter par le sol turc vers l’Europe, et serait un véritable obstacle à EastMed, le grand projet pour acheminer le gaz du Léviathan vers l’Europe.
En somme, la Turquie craint de voir son influence baisser dans la région et tente de jouer sur tous les tableaux. Malgré son appartenance à l’OTAN qui défend systématiquement les intérêts d’Israël, elle a renforcé ses préparatifs militaires, notamment en matière de règles de mobilisation et d’augmentation de capacité d’armes par drones. La situation entre les deux pays se rapproche d’une véritable « guerre froide ». Et même si elle paraît peu probable, une confrontation directe entre ces deux ennemis déclarés ne doit pas être complètement exclue.
Eastmed, le graal israélien

Le tracé du projet Eastmed
En 2013, peu après la découverte des gisements du Léviathan, un pipeline sous-marin nommé EastMed avait été imaginé dans l’idée de relier directement les gisements israéliens et chypriotes à la Grèce et à l’Italie, sans passer par les eaux territoriales de l’Égypte, ni de la Turquie qui s’y oppose catégoriquement depuis le 1er jour.
Mais, le coût de l’opération, estimée à 6 milliards d’euros, et les difficultés techniques liées à la longeur de sa ligne – soit 1900 km de pipeline dont les 1300 km sous l’eau – en ont freiné la construction… jusqu’en 2019, année où le début de la mise en exploitation du Léviathan a relancé le dossier.
En janvier 2019, les ministres de l’énergie de 7 pays de la région du Levant ont conclu un accord pour créer le Forum du gaz de la Méditerranée orientale afin de discuter de l’exploitation des nouvelles ressources. Les membres fondateurs du groupe étaient la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, mais des représentants de la Palestine, de la Jordanie et du Liban ont également participé aux réunions. Cette situation où ‘tout le monde était autour de la table’ (sauf la Turquie) était particulièrement inhabituelle, mais porteuse d’un espoir de sécurité et de prospérité pour l’ensemble des acteurs de la région.
C’est dans ce contexte que l’autorité palestinienne a donc publié quelques mois plus tard une déclaration définissant le périmètre de ses eaux territoriales, selon les critères de la Convention des droits de la Mer établie par l’ONU; Et que peu après, en janvier 2020, la France et les États-Unis ont demandé à rejoindre le Forum, respectivement en tant que membre et observateur permanent.
Une fois le projet approuvé, Israël a passé une série d’accords avec l’Europe, la Grèce, Chypre et les États-Unis pour financer les travaux, en espérant ouvrir les vannes du gazoduc à destination de l’Europe en 2027.
Mais la Turquie s’est opposée de toutes ses forces à ces plans et l’UE a été obligée d’envisager des alternatives, en premier lieu l’augmentation de la capacité de production de GNL en Egypte, où le gaz est transformé et embarqué. Entre-temps, la guerre en Ukraine et les sanctions prises contre le gaz russe ont renforcé la demande pour les combustibles en provenance du Léviathan. Un accord trilatéral a donc été pris en 2022 entre Israël, l’Égypte et l’UE qui prévoit qu’Israël augmente son débit vers l’Égypte (e.a. via ‘le gazoduc arabe’), mais cela reste insuffisant.
Le rôle clé de l’Egypte
Avec les contrats du Léviathan, et les sanctions contre la Russie, l’Egypte est devenue un hub énergétique majeur dans la fourniture du gaz à l’Europe et à ses voisins du Moyen-Orient. Entre 2020 et 2024, environ 9 milliards de m³ de GNL « égyptien » ont donc atteint le continent, principalement via l’Espagne, l’Italie et la France. Mais le pays doit faire face à ses propres besoins et connaît une baisse importante de la production intérieure depuis 2024. Il a donc commencé à importer de grandes quantités de gaz israélien.
De leur côté, en attendant l’éventuelle construction du gazoduc Eastmed, les exploitants du Léviathan ont mis les bouchées doubles pour augmenter leur capacité d’exportation en GNL à partir de l’Egypte. En août 2025, la compagnie américaine Chevron et d’autres sociétés partenaires ont signé un contrat de 35 milliards de dollars avec l’Egypte en promettant de livrer 130 milliards de mètres cubes d’ici 2040.
Et quelques mois plus tard, en janvier 2026, la décision d’un financement final pour l’élargissement des infrastructures d’exploitation a été adoptée, étape indispensable à la mise en oeuvre matérielle de ces nouveaux contrats d’approvisionnement.
Ces accords ont donc renouvelé le rattachement historique de l’Égypte aux politiques israéliennes et américaines, même si ces pays n’ont plus la faveur de l’opinion de sa population.
Avec le début de la guerre contre l’Iran, le gouvernement égyptien a pris la mesure de sa dépendance à Israël, quand les robinets du Léviathan se sont temporairement fermés… et il n’était pas le seul.
Les voisins d’Israël sont devenus dépendants de ses exportations de gaz
Dans un article du 6 avril intitulé « Le gazoduc arabe au service d’Israël », le journaliste Hisham Bustani affirme que « la crise énergétique née de la guerre contre l’Iran révèle à quel point les voisins d’Israël dépendent de ses exportations de gaz. À travers le « gazoduc arabe », cette dépendance qui touchait l’Egypte et la Jordanie s’étend désormais à la Syrie et au Liban. Elle donne à voir une cartographie complexe qui bénéficie à Tel Aviv et à ses desseins régionaux ».
Bustani explique notamment qu’Israël a en quelque sorte « phagocyté le pipeline gazier qui relie le Liban à l’Égypte en passant par la Syrie et la Jordanie ». Car, selon lui, « Israël qui s’emploie à remodeler la région et à en redessiner la géographie et la politique par la force militaire, déploie aussi un expansionnisme à travers un réseau moins visible: celui des gazoducs ».

Les cercles rouges sur cette carte marquent l’entrée du gaz israélien dans le réseau du gazoduc arabe
L’auteur explique les mécanismes des mixages gaziers et des points d’entrée par lesquels Israël est parvenu à pénétrer dans ce réseau. Le gaz provenant du Léviathan au large de Haifa se connecte au gazoduc arabe dans la région de El-Khanasri au nord de la Jordanie pour rejoindre l’Egypte via le port d’Aqaba.
Initialement conçu comme un projet d’intégration arabe, le « gazoduc arabe » est finalement devenu une infrastructure d’exportation de gaz israélien vers la Méditerranée orientale et un levier de pression considérable dans le contexte politique actuel.
Avec les attaques contre l’Iran, Israël a donc montré qu’il détenait le contrôle sur ses voisins en ayant « la main sur le robinet ». Ainsi, la fermeture temporaire du champ gazier de Léviathan suite aux représailles iraniennes a forcé l’Égypte et la Jordanie à activer des plans d’urgence pour faire face à d’importantes pénuries. Même des pays comme la Syrie ou le Liban y sont soumis, alors qu’ils disposent pourtant de réserves importantes, mais qui restent inexploitées en raison du manque d’infrastructures et de financement.
En attendant, le processus d’intégration du gaz israélien au réseau arabe affirme la centralité d’Israël et lui laisse « la latitude d’utiliser ces coupures d’approvisionnement comme un outil de siège, d’anéantissement, de chantage politique et d’expansion coloniale ». Un élément à retenir dans la saga géopolitique du Moyen-Orient, que l’on ne peut évoquer sans parler de Gaza.
Le gaz de Gaza
Après la mise à jour des champs du Léviathan, Israël et son partenaire ‘observateur américain’ ont poursuivi les négociations avec les membres du Forum économique du gaz ainsi que différents partenaires privés potentiels, mais le partage des ressources avec les voisins (Syrie, Gaza, Liban) et ‘le manque de stabilité politique’ (le Hamas) leur « posaient problème ».
Les attaques du 7 octobre 2023, attribuées au Hamas, ont immédiatement mis fin à la situation. Et quelques jours après le début des bombardements israéliens sur Gaza en octobre 2023, le gouvernement Netanyahou a octroyé de nouvelles autorisations d’exploration en hydrocarbures dans le bassin du Levant à six compagnies, parmi lesquelles le géant italien Eni, la compagnie sud-coréenne Dana Petroleum et la société israélienne Ratio Energies.
L’octroi de ces licences a été immédiatement contesté par des associations palestiniennes de défense des droits de l’homme, au motif qu’elles se situent à l’intérieur des limites maritimes de la Palestine.

Carte des eaux territoriales revendiquées par la Palestine en 2019

Les licenses d’exploration vendues par Israël en octobre 2023 occupent la moitié des eaux revendiquées par les Gazaouis.
Mais les Palestiniens ont perdu toute voix au chapitre. Après 70 000 morts et un accord de cesser le feu passé entre Israël et le Hamas en octobre 2025, Trump a fièrement annoncé lors de la réunion annuelle à Davos la création d’un « Conseil de la paix » censé sécuriser la région, fournir l’aide humanitaire nécessaire et organiser sa reconstruction. Cette nouvelle organisation, dont il s’est proclamé leader à vie et dont les membres doivent aligner un milliard de dollars pour y avoir un siège, a finalement été approuvée par l’ONU, qu’il considère pourtant comme incapable d’apporter des solutions.
Son beau-fils Jared Kushner, a présenté les détails de ce projet pour ‘un nouveau Gaza’. Y figurent un complexe immobilier de luxe, un gigantesque datacenter qui permettra d’opérer une « gouvernance technocratique » de Gaza, un grand centre portuaire pour conteneurs, ainsi qu’une plateforme gazière offshore. Il s’agit donc d’exploiter la fameuse ‘Marine de Gaza » et probablement d’étendre la capacité portuaire d’Israël, puisque celle de Haïfa est trop limitée. La question est de savoir à qui tout cela va bénéficier? Ces bâtiments de luxe et ces profits sont-ils destinés aux 2 millions de Palestiniens qui survivent dans les décombres? Apparemment le projet n’a pas été conçu avec leur participation.
Une vingtaine de pays, principalement de la région du Golfe, ont répondu à l’appel de Donald Trump, mais à l’heure actuelle presqu’aucun engagement n’a été tenu. Il n’y a pas de sécurité, le Hamas n’a pas rendu ses armes, très peu d’aide arrive à la population palestinienne et l’argent pour la reconstruction de Gaza n’est pas là.
C’est sans surprise. En digne représentant de la paix, Trump lance des attaques aériennes contre l’Iran un mois plus tard, sous le nom d’opération Epic Fury. Ce geste et les répliques qui s’en suivent marquent le début d’une réorganisation profonde de la géopolitique énergétique globale, et pour les plus pessimistes, la phase initiale d’une 3ème guerre mondiale.
L’après Ormuz
La fermeture du détroit d’Ormuz a transformé les flux de gaz naturel liquéfié (GNL) en un levier de guerre hybride. Le blocage de cette voie stratégique, par laquelle transitait 20% du GNL mondial, principalement en provenance du Qatar, a eu un impact sur l’approvisionnement global avec une flambée des prix et une dépendance à de nouveaux fournisseurs « exclusifs ».
En dépit des déclarations de victoire de part et d’autre, et du théâtre des négociations de paix menées autour de garanties contre d’éventuelles menaces nucléaires, la situation risque fort de se déteriorer et de s’étendre à d’autres pays et zones du globe.
Les Etats-Unis cherchent à retrouver leur hégémonie par la capture des marchés en hydrocarbures, avec un dollar revalorisé au pétrogaz et un instrument de domination par le contrôle des approvisionnements énergétiques. Tous les moyens sont bons pour y parvenir, le coup du Vénézuéla en est la preuve la plus récente. Un apaisement avec la Russie ou avec l’Iran et la normalisation des marchés en hydrocarbures ne sont vraisemblablement pas dans les tuyaux.
Au Moyen-Orient les objectifs sont clairs: construire un port géant à Gaza pour exploiter le gaz de sa marine, mais aussi pour faire de ce nouveau territoire israélien le point névralgique des échanges commerciaux en provenance d’Asie. C’est ce que Benjamin Netanyahou montre dans ses plans où le « grand Israël » s’intègre à un ‘Nouveau Moyen Orient ». Il y trace d’emblée la route d’une nouvelle voie commerciale, le corridor IMEC Inde-Moyen-Orient-Europe qui devrait relier l’ouest de l’Inde à l’Europe. Ce couloir logistique faciliterait le commerce des marchandises, le transport d’énergies fossiles et renouvelables (cables électriques sous-marins) et constitue une réponse au projet « Belt & Road », la nouvelle route de la soie chinoise.

Mais pour accomplir tout cela, il faudra bien ‘sécuriser tout le Moyen-orient’, avec la puissance de frappe américaine. Cela pourrait bien être dans les cartons: dans un entretien accordé au célèbre journaliste Tucker Carlson, l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, n’avait pas hésité à déclarer que « les Etats-Unis ne verraient pas d’inconvénient à ce qu’Israël s’empare de toute la région« .
Pour l’instant, on ne peut pas dire que ‘la victoire des Américains sur l’Iran’ soit éclatante, mais si leur force de frappe militaire par les airs ou sur terre n’est plus en mesure d’assurer une démonstration de force suffisante, leur capacité à contrôler les voies maritimes ne doit pas être sous-estimée. Une bataille navale mondiale est à craindre, elle pourrait même toucher la Méditerranée et des ripostes aériennes sur différents territoires pourraient s’en suivre.
L’Europe est prise en otage par cette situation. Des solutions alternatives pour atteindre une souveraineté énergétique sont envisagées, mais dans l’immédiat elle est forcée de subir les diktats américains et d’ouvrir grand son portefeuille…
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