Musk derrière le masque

Le rôle du personnage aux cent visages
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Le rôle du personnage aux cent visages

Elon Musk est-il vraiment un outsider de l’Establishment (ordre établi)? Quel rapport entretient-il avec les institutions et dans quelles conditions est-il apparu dans la sphère publique? L’avènement de Musk sur la scène internationale est avant tout l’expression d’un besoin historique, son importance tenant moins à sa personne qu’à la fonction qu’il remplit, dans une trajectoire mondiale engagée de longue date. 

Le vernis du rebelle

Personnage paradoxal voire contradictoire, Elon Musk cultive une attitude de héraut anti-élite tout en participant activement aux réseaux de pouvoir mondiaux. L’un des hommes les plus puissants et les mieux connectés de la Terre épouse les codes et le langage de la contre-culture, s’exprimant comme un simple internaute sur X (sa propre plateforme) avec les formules potaches d’un gamer (joueur) ou d’un shitposter (troll provocateur). 

Se présentant volontiers comme un martyr de l’innovation, Musk s’en prend invariablement aux organes de régulation comme la FDA ou la SEC, mais il s’attaque aussi aux médias mainstream, aux universités et aux experts en tout genre, dans un esprit généralement qualifié de populiste par les tenants de l’institution. Sa dénonciation des excès du wokisme (notamment à travers la mise en scène de sa rupture symbolique avec son enfant transgenre) lui attire la sympathie des réfractaires à la doctrine sociale du mondialisme. 

Musk est un personnage ambivalent, dénonçant les dangers de la technologie tout en se positionnant comme l’un des principaux leaders de leur développement effréné, endossant une posture anti-establishment tout en étant un invité respecté du WEFIl cultive stratégiquement une insaisissabilité qui offre une prise à l’identification universelle. 

La première image qui vient souvent à l’esprit le concernant est celle d’un entrepreneur de génie allié à un ingénieur de haute volée, une réputation qui mérite l’examen. 

L’imposture de l’ingénieur virtuose 

Musk débute dans les affaires en 1995 en cofondant avec son frère Kimbal Zip2, un outil pour aider les médias à se développer sur le web, grâce à un coup de pouce financier de leur père. Lorsqu’il revend Zip2, les ingénieurs doivent revoir tout son code (selon le site jeuxvideos.com)Qualifier Musk de « petit génie de l’informatique » semble donc largement exagéré et l’on s’interroge sur les raisons qui ont motivé le rachat de l’entreprise à hauteur de 342 millions de dollars par le consortium Compaq-Altavista.

Autre petit mensonge, son récit public de l’histoire Paypal laisse sciemment croire qu’il en serait le fondateur. Le journaliste Hadrien Leclercq, spécialiste de la tech rappelle que:

« Musk aime à se présenter comme le cofondateur visionnaire de PayPal, mais il est important de rappeler que la technologie “PayPal” venait à l’origine de Confinity, pas de X.com (la banque en ligne créée en 1999, pas le nouveau Tweeter, ndlr). Elon Musk fut brièvement PDG de la nouvelle société fusionnée, mais il fut évincé sans ménagement en septembre 2000. Profitant d’un voyage de Musk en Australie, le conseil d’administration le démit de ses fonctions de CEO pour le remplacer par Peter Thiel, cofondateur de Confinity. »

En 2002, Paypal est revendu à Ebay pour 1,5 milliards de dollars, dont 176 millions reviendront à Musk. En 2004, Musk entre dans le capital de Tesla, le constructeur automobile de véhicules électriques fondé un an plus tôt par deux ingénieurs américains, Marc Tarpenning et Martin Eberhard. Au moment où il prend la direction de l’entreprise, Musk pousse Eberhard à la démission et trouve un arrangement pour se voir accorder le titre de cofondateur de Tesla. Ce ne sera pas la première fois que Musk s’attribue indûment un titre pour alimenter sa légende de prodige de l’ingénierie et/ou de l’entrepreneuriat.

Son positionnement politique est tout aussi ambigu.

La veste du bon côté

Si Musk s’est attiré les faveurs du public en supprimant la quasi-totalité des règles de modération sur X, on en oublie que son rachat de Tweeter en 2022 lui donne un contrôle total sur l’une des principales plateformes du débat public mondial. Sous couvert de « rendre le pouvoir au peuple », il concentre une influence médiatique et politique sans précédent. 

Toujours opportunément du côté des gagnants, il soutient la candidature de Bill Clinton puis celle de Barak Obama et finance la campagne de Trump en 2024, à hauteur 130 millions de dollars. Sa conception de la démocratie montre particulièrement ses limites quand à la même période il annonce un jeu-loterie promettant un million de dollars chaque jour à l’un des signataires de sa pétition de soutien à Trump.

Ce procédé d’instrumentalisation électorale (dont la légitimité mais aussi la légalité sont discutables) ne devrait pas surprendre de la part d’un acteur dont les visions intellectuelles et les réalisations concrètes flirtent avec un courant bien plus radical: le Dark Enlightenment (les Lumières obscures), ce mouvement politique qui loin de considérer la démocratie comme une valeur à défendre, la tient pour un obstacle à neutraliser. 

Idéologie obscure 

Bien qu’Elon Musk ne se revendique pas directement des « Lumières obscures » (Dark Enlightenment), ses prises de position et sa rhétorique convergent de façon frappante avec cette philosophie néo-réactionnaire qui rejette la démocratie au profit d’une gouvernance technocratique d’élite. Comme ses théoriciens Curtis Yarvin et Nick Land, il s’attaque méthodiquement à la « Cathedral » des médias, universités, agences régulatrices, comme lors de sa direction éclair du DOGE (janvier à mai 2025), alors qu’il est missionné par Donald Trump, pour « patcher » l’État comme un logiciel. A ce jour Musk a définitivement quitté l’administration Trump: s’agit-il de ménager ce qu’il reste de son image d’outsider

Ses liens avec Peter Thiel, figure tutélaire du réseau antidémocrate de la silicon Valley, renforcent le sentiment que Musk se poserait en bras armé du Dark Enlightenment sans y adhérer officiellement. Cette filiation avec la technocratie est en fait littérale chez Musk, on le verra plus loin.

L’identité narrative du génie solitaire

Le ou la persona était initialement le nom donné aux masques de théâtre antique qui correspondent à un rôle stéréotypé. On peut parler de persona ou d’identité narrative pour exprimer le concept de construction médiatique autour d’une grande figure publique (ou personal branding). L’objectif est d’offrir à un individu une identification publique aisée, afin qu’il puisse agir comme une véritable interface entre l’industrie et le public: on fabrique une cohérence dans son identité visuelle, ses formules verbales, son univers visuel. La marque « Elon Musk » a été construite dans cet esprit.

L’industrie en général (et celle de la tech en particulier) utilise régulièrement le personnage du visionnaire pour assurer ses relations publiques. Richard Branson, Bill Gates ou encore Steve Jobs font partie de ceux qui ont incarné ce pattern dont Musk est le dernier avatar en date. 

Tout comme ceux qui ont interprété ce rôle dans le passé, « l’homme le plus riche du monde » disposerait d’un QI au chiffre astronomique), comme un écho au montant de sa fortune. Cette figure du visionnaire pénètre l’avenir avant les autres et guide le changement. Elle évoque l’innovation, les transformations majeures, les scénarios à long terme. Présentée comme incomprise par ses pairs, ses promesses hors limites sont intégrées au narratif: peu importe leur réalisation (comme on le verra avec les déceptions répétées causées par SpaceX) puisque ses échecs sont rétrospectivement analysés sous le prisme de l’expérimentation et du prix de l’audace. 

Autre trait saillant, la persona du « visionnaire controversé » est souvent un enfant neuroatypique. Richard Branson serait porteur de TDAH et dyslexique, Elon Musk présenterait le syndrome d’Asperger, tout comme Bill Gates.

Un point essentiel, semble-t-il, pour construire la légende de self made-man serait l’absence du père. Elon Musk aurait été délaissé par son géniteur, tout comme Jeff Bezos ou Steve Jobs, qui aurait été adopté.

Le visionnaire controversé a souvent une scolarité difficile, des relations interpersonnelles compliquées avec ses camarades, mais il présenterait une maturité précoce qui s’illustrerait par un sens inné des affaires. Elève médiocre, Richard Branson aurait quitté l’école à quinze ans pour créer son premier journal, Jeff Bezos aurait créé sa première entreprise au lycée, Bill Gates aurait vendu ses premiers services à 13 ans, et Elon Musk, conclu sa première affaire à seulement 12 ans en codant un petit jeu vidéo.

Musk s’inscrit dans une généalogie mythologique propre à la Silicon Valley: le génie solitaire, parti d’une idée et d’une volonté, qui par la seule force de son génie individuel aurait transformé le monde depuis son garage, ce lieu de rupture et de révélation techno-religieuse. Ce récit fondateur, incarné par Jobs ou Bezos, fonctionne comme une théologie du capitalisme technologique, où la richesse devient la preuve de l’intelligence et d’une « supériorité naturelle » supposée. 

Or Musk, né au sein d’une famille aisée et s’étant trouvé dès ses débuts financé par des réseaux d’investisseurs et des contrats publics massifs de la NASA et du Pentagone, n’est pas sorti d’un garage.

Un père pourvoyeur et « maléfique » 

Elon Musk naît en 1971 à Pretoria en Afrique du Sud, en pleine période d’apartheid, un régime que son grand-père maternel (voir plus loin) soutenait activement. Premier né de la famille, Elon fréquente une école réservée aux blancs. Son père, Errol Musk, a fait fortune dans l’extraction d’émeraude en Zambie et dans l’immobilier, une version qui entre en discordance avec la légende du milliardaire parti de rien, cultivée par Elon dans sa communication officielle.

Mais si elle jouit d’une certaine prospérité financière, l’enfance de Musk n’a pour autant pas été heureuse et protégée. Dans un entretien de 2017 accordé au magazine Rolling Stones, Musk décrit son père comme maléfique: « Presque toutes les choses maléfiques auxquelles vous pourriez penser, il les a faites (…) Mon père a un plan du mal soigneusement réfléchi. Il planifie le mal. »

Cette qualification semble justifiée lorsque l’on sait qu’Errol se vante d’avoir tué trois hommes et se voit par ailleurs accusé de pédocriminalité incestueuse.

Cela expliquerait-il les troubles du comportement d’Elon, que certains spécialistes des abus rituels, comme Alexandre Lebreton, associent aux séquelles traumatiques d’un traitement de type MK

Allons maintenant voir du côté de la mère. 

La technocratie en héritage

Maye Haldeman, la mère de Musk, est mannequin et diététicienne. Elle serait la véritable inspiratrice d’Elon, selon le journaliste d’investigation Johnny Vedmore, qui a bien étudié le personnage dans le cadre de ses enquêtes sur les réseaux mondiaux de pouvoir (et dont on recommande le travail). 

Le père de Maye, Joshua Norman Haldeman, était une figure publique engagée en politique dans le Canada du début du XXe siècle. Le grand-père maternel de Musk aurait laissé des centaine d’écrits révélant de manière « répétée et affirmée » des opinions racistes, antisémites et antidémocratiques, selon le journaliste Joshua Benton qui a eu accès à ces documents. Dans un article de 2023 pour The Atlantic, il écrit : 

« Haldeman croyait que l’apartheid sud-africain était destiné à prendre la direction de « la civilisation chrétienne blanche » dans son combat contre une conspiration internationale des banquiers juifs et des hordes de personnes de couleurs sous leur contrôle. »

A la fin des années 30, Haldeman prend la direction de la branche canadienne du Mouvement Technocratique, s’inscrivant dans le contexte plus large du courant états-unien nommé Technocracy dont l’idée était de gouverner scientifiquement la population.

Apparue pendant la grande dépression suite au krach boursier de 1929, la Technocracy séduit par sa proposition de rationalisation de l’économie réelle en réponse aux excès de la finance. A son apogée, l’organisation aurait compté de quelques dizaines de milliers d’adhérents à plus de 500 000 selon certaines sources

Les tenants de la Technocracy proposent de remplacer le système politique et économique traditionnel (démocratie parlementaire + capitalisme) par un système dirigé par des ingénieurs, scientifiques et experts techniques comme solution à l’incompétence ou la corruption de la classe politique. 

Dans la période que nous traversons, où les révélations des dossiers Epstein et les actions erratiques des dirigeants mettent à jour une classe politique et un milieu d’affaires dépravés, embourbés dans un marais maffieux et indifférents au sort des peuples, une technocratie greenwashée pourrait-elle de nouveau séduire ? Nous y reviendrons longuement dans un autre article.

Arnaque martienne

Selon Elon Musk, la démocratie n’est pas de ce monde. Ce serait sur Mars que nous trouverions (peut-être) son expression directe, dans un avenir plus ou moins proche, et surtout plus ou moins crédible…

Quand le space cowboy évoque le pouvoir au peuple, c’est sous l’angle de l’utopie radicale (u-topie, utopos: « en aucun lieu »). En effet, si l’on observe les différentes péripéties et les teasings mensongers de l’aventure martienne depuis plus de vingt ans, on comprend qu’il s’agit d’un non-lieu fantasmatique, visant surtout à nourrir le public d’illusions et à lever des fonds publics. 

Dès 2001, Elon Musk rejoint le conseil d’administration de la Mars Society (une organisation fondée en 1998 par Robert Zubrin, un ancien du géant de l’armement Lockheed Martin, et financée principalement par des auteurs de science fiction) à laquelle il fait un don de 100,000 dollars. Quelques années plus tard, Musk déclare publiquement son objectif personnel de permettre aux humains d’explorer et de s’installer sur Mars. C’est avec cet horizon en tête qu’il crée SpaceX en 2002, puis les promesses non tenues s’enchaînent invariablement.

-En 2016, il présente sa vision de la colonisation du système solaire au Congrès international d’astronautique à Guadalajara, estimant que la première mission habitée pourrait avoir lieu dès mars 2024. 

-Au Congrès international d’Adélaïde en 2017, il dévoile un plan révisé, déclarant que son entreprise se focaliserait désormais sur une ville lunaire plutôt que sur Mars, en moins de dix ans cette fois, estimant le coût de développement à 10 milliards de dollars, à moins que l’atterrissage sur Mars ne soit effectif en mars 2022?

-L’année suivante, il réaffirme des ambitions martiennes et parle d’une ville sur mars d’ici 2050. 

En 2020 à Berlin, Musk se dit « hautement confiant » de l’arrivée de SpaceX sur Mars d’ici 2026, ajoutant que « si on a de la chance, peut-être dans quatre ans ». La chance n’a apparemment pas été rendez-vous.

-En décembre 2021, dans une interview pour le titre de personnalité de l’année, il se dit « surpris si on n’atterrissait pas sur Mars d’ici 5 ans »: surpris, le public l’est de moins en moins.

-Dans un Tweet de 2022, Musk suggère que la date la plus probable pour les premiers humains sur Mars serait plutôt pour 2029. En 2024, SpaceX annonce officiellement le lancement de cinq Starship non habités vers mars 2026.

Le dernier retournement en date a lieu le 9 février dernier, Musk annonçant un report de ses ambitions martiennes de cinq à sept ans pour se concentrer en priorité sur les missions lunaires. Lunaires, pour le moins.

Selon une enquête du Washington Post en 2025, les entreprises d’Elon Musk auraient reçu au moins 38 milliards de dollars d’argent public depuis le début des années 2000, incluant les contrats gouvernementaux, les prêts publics, les subventions et les crédits d’impôt. Une grande partie de ce montant concerne SpaceX via des contrats avec la NASA, l’US Department of Defense et l’US space force. 

Faut-il comprendre le projet martien comme la conquête allégorique d’un ailleurs fantasmé, prenant la forme d’un univers virtuel implanté – une colonisation de l’esprit plutôt que de l’espace – comme l’analyse cette chercheuse indépendante qui s’est spécialisée dans les dessous occultes du pouvoir? 

Où va donc l’argent de la conquête spatiale? Ce qui est certain, c’est que les fonds alloués à Musk via SpaceX semblent davantage liés au développement de la surveillance et d’instruments militaires qu’à une réelle volonté exploratoire de l’espace. 

Outsider inside

Après ce tour d’horizon du personnage, beaucoup d’aspects de Musk restent à aborder: son investissement dans les biotechnologies avec Neuralink – un autre gros dossier -, ses projets controversés de tunnels souterrains via la Boring Company, son IA Grok et ses biais et son engouement opportun pour la défense de l’environnementalisme demanderaient d’autres investigations. 

Faux rebelle et vrai insider, Musk a su construire un personnage ambigu qui à première vue semble échapper aux catégories, mais colle parfaitement aux nécessités de com’ du complexe militaro-industriel. L’homme qui se pose en pourfendeur des élites est celui qui a reçu des dizaines de milliards de dollars de financement public. Il incarne la rupture technologique et politique, mais gravite dans les cercles les plus fermés du pouvoir mondial, des Lumières obscures aux cabinets de Washington. Celui qui se proclame ingénieur génial a construit sa légende à coup de récits fabriqués, de tweets faussement désinvoltes et d’une identité narrative à la hauteur des plus grands mythes américains. A moins qu’on ne l’ait fait pour lui…

La conquête spatiale, présentée comme un rêve pour l’humanité – un rêve éveillé – sert aussi à endormir le public sur une astronomique captation de fonds financiers qui s’opère dans un flou entretenu entre intérêt général et intérêts privés: les délais s’accumulent, les promesses se repoussent, mais les contrats continuent de tomber… 

Nous vivons une époque où le pouvoir a appris à se déguiser en rébellion et celui qu’on présente comme l’homme le plus puissant de la planète a trouvé la bonne formule: se faire passer pour celui qui défie les puissants. Dans La Société du spectacle, Guy Debord décrivait déjà ce phénomène de récupération qui neutralise toute forme de contestation.

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