Avant la Lune? Les Arcadiens « pré-lunaires » et la mémoire d’un ciel impensable
En préparation d’une émission spéciale que nous organiserons cette année pour les 25 ans du rituel occulte qui s’est déroulé aux États-Unis le 11 septembre 2001, et lors de laquelle nous décrypterons l’origine astro-théologique du culte saturnien pratiqué par les puissants, nous avons décidé de commencer à aborder un sujet encore inédit chez Essentiel News.
En effet, il est une hypothèse principale avec laquelle il faut se familiariser d’abord: il se peut que le firmament antédiluvien ait pu être très différent de celui qu’on connaît aujourd’hui.
De prime abord, une telle idée semble saugrenue; après tout, s’il existe quelque chose d’immuable, ne s’agirait-il pas de la mécanique céleste? Comment penser que, à l’échelle de l’histoire de l’humanité, le ciel ait pu être différent?
Nous ne parlons pas ici simplement de la précession des équinoxes; l’hypothèse va plus loin, en postulant qu’il n’est pas ridicule de penser que la configuration des astres apparents ait pu changer de façon beaucoup plus notable.
Aujourd’hui, on commence par une constatation simple: il existe, dans la littérature ancienne, une idée singulière et persistante: certains peuples ont gardé le souvenir d’un temps où la Lune n’était pas encore dans le ciel.
Les Arcadiens
Cette idée apparaît comme un motif de très haute antiquité, attaché surtout aux Arcadiens, peuple montagnard du Péloponnèse, réputé antérieur aux grandes généalogies héroïques grecques.
Ces Arcadiens sont même appelés proselènes, du grec Proselēnoi, c’est-à-dire littéralement « ceux d’avant la Lune ».
Cette étymologie ne suffit bien sûr pas pour affirmer une quelconque connaissance sur l’âge de la Lune. Elle aurait aussi pu fonctionner comme un titre symbolique d’ancienneté extrême; un peuple si vieux qu’il aurait précédé les repères mêmes du temps humain.
Pourtant, l’idée d’une lune jeune mérite mieux qu’un sourire condescendant, car elle ne se limite pas à cette étymologie. On la retrouve en effet comme relevant d’une connaissance commune dans l’Antiquité, tantôt affirmée comme éminemment banale, tantôt moquée.
Or les civilisations qui nous ont transmis ces textes ont également produit des mathématiques, des géométries, des calendriers, des cosmologies et des observations célestes d’une remarquable sophistication; il serait donc pauvre de réduire la question à une simple naïveté.
La formule d’Aristote – savoir entretenir une idée sans nécessairement l’adopter – résume assez bien l’attitude souhaitable en la matière.
Apollonios de Rhodes: « avant même la Lune »
Le premier témoignage utile de citer est celui d’Apollonios de Rhodes, dans le quatrième chant des Argonautiques. Dans un passage consacré aux âges très anciens, le poète évoque un temps où les grands peuples héroïques n’étaient pas encore apparus:
Elles n’existaient pas encore toutes les constellations qui mènent leur ronde dans le ciel; il n’aurait pu encore entendre parler de la race sacrée des Danaens, celui qui aurait voulu s’informer; seuls existaient les Arcadiens Apidanéens, ces Arcadiens qui, d’après la renommée, étaient même antérieurs à la lune et mangeaient des glands dans la montagne. (Source p. 80-81)
Dans ce passage Apollonios compose, au minimum, une géographie mythique de l’ancienneté; les Arcadiens sont situés avant les Danaens, avant Deucalion, avant certains repères de l’âge héroïque, et même avant la Lune. Il cherche à faire sentir une ancienneté qui excède les mesures ordinaires de la mémoire.
Plutarque et les Arcadiens d’Évandre
Le même leitmotiv réapparaît chez Plutarque, dans ses Questions romaines. Il y traite d’un détail de costume: pourquoi certains patriciens portaient-ils des croissants sur leurs chaussures?
Parmi les explications rapportées, Plutarque mentionne les compagnons arcadiens d’Évandre:
Pourquoi les citoyens d’une naissance distinguée portent-ils sur leurs souliers de petites lunes? […] Est-ce une marque distinctive des anciennes familles qui descendent des Arcadiens venus avec Évandre, et qu’on disait être nés avant la lune?
La formule est brève, presque incidente, mais elle montre que l’expression était intelligible pour un lecteur cultivé. Plutarque n’a pas besoin de l’expliquer longuement: l’idée des Arcadiens proselènes circule comme une référence culturelle à son époque.
Ce passage est aussi intéressant parce qu’il relie l’Arcadie à Rome. Évandre, figure venue d’Arcadie, est traditionnellement associé aux origines pré-romaines du site de Rome. La notion pré-lunaire sert alors de passerelle: elle ne parle pas seulement d’un passé grec, mais d’une antiquité que Rome peut intégrer à sa propre généalogie.
Ovide: un peuple « plus ancien que la Lune »
Ovide, dans les Fastes, reprend la même tradition avec l’élégance condensée de la poésie latine:
Suivant les traditions, les Arcadiens habitaient la terre avant la naissance de Jupiter; c’était une race plus vieille que la lune. Leur vie était celle des brutes, étrangères à toute culture; multitude grossière et ignorante, qui habitait sous la feuillée, paissait l’herbe des champs, et ne connaissait d’autre boisson que l’eau puisée à deux mains dans les torrents.
Ovide ne dit pas seulement que les Arcadiens sont antérieurs à tel héros ou à telle cité; il les place avant Jupiter et avant la Lune. La gradation ne mesure pas un temps historique ordinaire; elle donne au peuple arcadien une profondeur qui va bien au-delà.
Il serait trop simple de lire ce vers comme une simple allégorie relevant de l’erreur astronomique vulgaire. Chez Ovide, les âges du monde, les fondations, les dieux et les rites s’entrelacent constamment. La formule « plus ancien que la Lune » est une manière de dire, au minimum: voici un peuple qui se tient au bord du temps mesurable, avant les institutions, avant les généalogies, avant les calendriers qui permettent de compter.
Pelasgos, l’homme premier
Un autre témoin ancien, Hippolyte de Rome, conserve une formule apparentée dans sa Réfutation de toutes les hérésies. Il cite un vers où l’Arcadie fait naître Pelasgos:
[…] avant même que la lune existât, l’Arcadie enfanta Pélasge, ou Éleusis Diaulos, habitant de Raria, ou Lemnos Gabire, l’heureux père des secrets mystères, ou Pallène Alcyonée de Phlégra, le plus ancien des géants. (Source p. 128)
Pelasgos est une figure de l’ancêtre primordial. Dans plusieurs traditions grecques, les Pélasges représentent les populations préhelléniques, les hommes d’avant les noms historiques stabilisés.
Lucien: la moquerie comme preuve de circulation
Lucien de Samosate, écrivain grec d’époque impériale, dans son traité De l’astrologie, mentionne lui aussi les Arcadiens et leur prétention à être plus anciens que la Lune. Son ton est railleur: les Arcadiens y sont présentés comme refusant l’astrologie, précisément parce qu’ils se disent antérieurs à la Lune.
La moquerie de Lucien ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel: pour pouvoir tourner une tradition en dérision, il faut qu’elle soit reconnaissable.
Ce passage marque donc une autre étape dans la vie du concept: ce qui, chez Apollonios ou Ovide, pouvait fonctionner comme poésie de l’ancienneté devient ici matière à ironie savante. Mais l’ironie ne détruit pas le témoignage; elle confirme au contraire que le thème des Arcadiens pré-lunaires était suffisamment connu pour servir de point d’appui rhétorique.
Censorinus: une explication calendaire ancienne
L’auteur latin Censorinus donne à ce sujet un témoignage précieux parce qu’il propose déjà une rationalisation de quelque chose qui, à son époque, semblait impossible.
Dans De die natali, il explique que les Arcadiens auraient d’abord compté des années de trois mois. C’est selon lui cette ancienneté calendaire qui leur aurait valu le nom « d’anté-lunaires »:
De même, en Achaïe, les Arcadiens passent pour avoir eu d’abord des années de trois mois, ce qui les fit nommer προσέληνοι, non pas, comme quelques-uns l’imaginent, qu’ils aient existé avant que la lune fût au ciel avec les autres astres, mais parce qu’ils ont compté par années, avant que l’année en Grèce eût été réglée sur le cours de la lune.
Ce passage est capital, car il démontre que l’interprétation de ce lieu commun était déjà discutée dans l’Antiquité, et que la croyance d’un peuple prélunaire était suffisamment répandue pour mériter une tentative de réfutation. Il argue que le « temps avant la Lune » signifie selon lui simplement le temps avant le calendrier lunaire.
Démocrite, Anaxagore: l’horizon présocratique de l’hypothèse prélunaire
Le thème d’un temps antérieur à la Lune ne se limite pas aux poètes, aux mythographes ou aux traditions arcadiennes. Il toucherait aussi deux figures majeures de la pensée présocratique: Démocrite et Anaxagore. Certaines traditions modernes, notamment chez Velikovsky, leur attribuent l’idée qu’il y eut un temps où la Terre était sans Lune.
Chez Anaxagore, l’intérêt est évident, car il ne considère pas la Lune comme une divinité lointaine, mais comme un corps physique, matériel, soumis à des causes intelligibles. Hippolyte rapporte qu’Anaxagore décrivait le Soleil, la Lune et les étoiles comme des « pierres enflammées », que la Lune recevait sa lumière du Soleil, et que les éclipses résultaient de l’interposition des corps célestes. Il lui attribue aussi l’idée que la Lune est « terreuse » et possède des plaines et des ravins.
Cette manière de penser la Lune comme un objet naturel, presque géologique, rend parfaitement concevable que la question de son origine, de son apparition ou de son entrée dans l’ordre terrestre ait pu être posée dans son école ou dans la tradition qui s’en réclame.
Démocrite offre un autre angle, plus cosmologique encore. Hippolyte lui attribue une doctrine des mondes innombrables: certains mondes n’auraient ni Soleil ni Lune; dans d’autres, ces astres seraient plus grands que les nôtres; dans d’autres encore, ils seraient plus nombreux. Il ajoute que, selon Démocrite, « la terre de notre monde fut créée avant celle des astres », et place ensuite la Lune, le Soleil et les étoiles dans un ordre de constitution cosmique.
Ce n’est donc pas, ici, du récit arcadien des Proselènes dont il s’agit. Il est au contraire question d’une compréhension plus scientifique des choses, et selon laquelle les corps célestes n’appartiendraient pas nécessairement depuis toujours à notre firmament.
Un écho américain: les traditions muiscas ou chibchas
L’idée d’un monde prélunaire ne s’arrête pas aux Arcadiens. Il reparaît, avec une netteté remarquable, dans les traditions des Muyscas ou Chibchas du haut plateau de Bogota, dans l’actuelle Colombie.
Humboldt, décrivant la cataracte de Tequendama et les traditions recueillies parmi les peuples de Cundinamarca, rapporte que Gonzalo Jiménez de Quesada avait trouvé ces récits « disséminés parmi les Muyscas, Panchas et Natagaymas » lorsqu’il pénétra dans les montagnes de la région. Il renvoie alors à Lucas Fernández de Piedrahita, dont l’Historia general del Nuevo Reino de Granada s’appuyait elle-même sur les manuscrits de Quesada.
La formule est explicite:
Dans les temps les plus reculés, avant que la lune accompagnât la terre, dit la tradition, les habitants du plateau de Bogota vivaient comme des sauvages, nus, sans agriculture, sans lois et sans religion. (Source p. 74).
Humboldt lui-même rapproche aussitôt cette tradition américaine de la croyance arcadienne. Après avoir rappelé la transformation de Huythaca en Lune, il écrit que « le temps reculé où la lune n’existait pas encore rappelle la prétention des Arcadiens quant à l’ancienneté de leur origine, à cette époque lointaine où même la Lune n’existait pas encore. »
Ce n’est que le début
À en croire le récit moderne, la Lune aurait plus de 4 milliards d’années, et serait née d’un événement d’une élégance toute relative: une jeune Terre violemment percutée, des lambeaux de matière arrachés au choc et projetés en orbite, puis ces débris patiemment rassemblés en astre nocturne.
Mais même dans une époque qui semble confortable dans ses certitudes, la Lune conserve une étrange puissance d’interrogation. Elle « sonne comme une cloche » lorsqu’on la percute; des phénomènes lumineux mystérieux apparaissent régulièrement à sa surface; sa rotation synchrone en dissimule toujours le même côté; ou encore son diamètre apparent qui est strictement le même que celui du Soleil, sans quoi les éclipses ne fonctionneraient pas aussi bien.
Coïncidences, anomalies sans intérêt, ou constatations banales, nous avons au moins ajouté un élément à la liste des étrangetés: les Anciens, sur deux continents au moins, semblaient croire que la Lune n’est pas si vieille que cela.
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