Article de Matthias Faeh, chroniqueur pour Essentiel News & Planète Vagabonde
Dans un monde où le virtuel côtoie de plus en plus étroitement le réel, le concept de “double digital” émerge comme une promesse fascinante. Ce jumeau numérique, censé représenter fidèlement un individu dans le cyberespace, soulève de profondes questions éthiques, psychologiques et philosophiques. Entre opportunités technologiques et risques pour notre identité, ce phénomène cristallise les espoirs et les craintes liés à notre avenir numérique. Cet article explore les multiples facettes du double digital, de ses origines industrielles à ses implications transhumanistes, en passant par ses résonances mythologiques et spirituelles.
Le concept de double digital, également appelé jumeau numérique, fait son chemin dans notre société hyperconnectée. Il s’agit d’une représentation virtuelle complète d’un objet ou d’un individu. Cette notion, initialement développée dans le domaine industriel, s’étend désormais à la sphère individuelle, promettant une gestion optimisée de notre santé, de nos interactions sociales et de notre vie quotidienne. Cependant, la numérisation systématique et en particulier celle de l’être humain soulève de nombreuses questions éthiques et existentielles. Jusqu’où peut-on pousser cette réplication virtuelle sans porter atteinte à notre essence même ? Le double digital représente-t-il une extension bénéfique de notre identité ou au contraire une menace pour notre intégrité ?
Des centrifugeuses iraniennes au citoyen numérique : genèse d’une technologie controversée
Pour illustrer un des risques majeurs du double digital, on peut rappeler un épisode géopolitique aussi fascinant que troublant : l’attaque Stuxnet contre le programme nucléaire iranien. En 2010, un ver informatique issue d’une planification minutieuse et d’une maitrise technologique avancée a infiltré les systèmes de contrôle industriel (SCADA) des centrifugeuses d’enrichissement d’uranium iraniennes. Ce malware, fruit d’une collaboration entre les services de renseignement américains et israéliens, a réussi à détruire des centrifugeuses en modifiant subtilement l’affichage de la vitesse de rotation de celles-ci. Les opérateurs ont perçu une réalité manipulée les empêchant de contrôler les machines, ce qui a entraîné leur destruction. Cette cyberattaque a mis en lumière le risque et les dangers de manipulations des systèmes de contrôle numérique sophistiqués. Elle a démontré qu’il était possible de détourner un “double digital” primitif et de manipuler la perception des opérateurs de manière indétectable.
Durant la dernière décennie et en partant des systèmes SCADA, le concept de jumeau numérique s’est répandu dans l’industrie, permettant d’optimiser la production, de prédire les pannes et d’améliorer la conception de produits. Des usines entières ont été répliquées virtuellement, offrant aux ingénieurs la possibilité de tester et d’ajuster les processus sans risque pour les installations réelles.
À notre époque d’ingénierie sociale permanente, le pas vers l’application aux êtres humains n’était plus qu’une question de temps. Si l’on pouvait modéliser avec précision le fonctionnement d’une usine, pourquoi ne pas faire de même avec le corps humain, voire avec son esprit ? C’est ainsi que le concept de double digital s’est progressivement étendu au domaine médical, puis à la sphère personnelle et sociale.
État des lieux : le double digital, entre promesses et réalités
Aujourd’hui, le double digital s’immisce dans de nombreux aspects du quotidien. En urbanisme, des villes jumelles numériques permettent de tester des scénarios d’aménagement et de gestion des ressources.
À Singapour et à Toronto, deux projets emblématiques illustrent les potentiels et les dérives de cette révolution technologique :
Depuis son lancement en 2014, Virtual Singapore a transformé la gestion de la cité-État. Grâce à une réplique numérique couvrant 7 200 km², les autorités simulent des scénarios critiques — montée des eaux, congestion routière — avec une précision inédite. Résultat : 15 % d’économies sur la maintenance des infrastructures et le renforcement préventif de 20 % des digues côtières. Les citoyens participent même à l’amélioration de leur cadre de vie via une plateforme ouverte, combinant données IoT et consultations publiques. Un modèle qui allie innovation technologique et transparence démocratique, sans sacrifier les libertés individuelles.
Le projet ambitieux de Sidewalk Labs à Toronto, filiale du géant technologique Alphabet, promettait une révolution urbaine mais s’est rapidement transformé en cauchemar orwellien. Sous couvert d’innovation, cette “ville intelligente” menaçait d’ériger un véritable panoptique numérique sur les rives du lac Ontario. Des capteurs omniprésents devaient collecter en continu des données sur les mouvements, les habitudes et même les conversations des citoyens, soulevant de graves inquiétudes quant au respect de la vie privée. La perspective d’une surveillance de masse, orchestrée par une entreprise privée aux intentions opaques, a provoqué un tollé justifié parmi les Torontois. Face à la résistance croissante des habitants et des défenseurs des libertés civiles, Sidewalk Labs a finalement jeté l’éponge en 2020. Cet échec retentissant rappelle que la véritable intelligence d’une ville réside dans sa capacité à respecter et à protéger ses habitants, plutôt que dans l’accumulation aveugle de données personnelles.
Cependant, l’application la plus ambitieuse et la plus controversée concerne la création de doubles digitaux complets des citoyens. L’idée est de rassembler toutes les données disponibles sur un individu – dossiers médicaux, historique de navigation, données de géolocalisation, interactions sur les réseaux sociaux – pour créer une réplique virtuelle et en temps réel aussi fidèle que possible. Cette réplique pourrait alors être utilisée pour optimiser les services publics, améliorer les flux logistiques, prédire les comportements, ou même prendre des décisions à la place de l’individu.
Le projet européen EDITH : vers un double digital standardisé ?
Ne souhaitant pas manquer cette opportunité, l’Union européenne a lancé le projet EDITH (European Digital Twin in Healthcare), une initiative ambitieuse visant à développer un cadre standardisé pour les jumeaux numériques dans le domaine de la santé. Ce projet a pour objectif de créer un écosystème européen autour du concept de double digital médical.
EDITH vise à fédérer les acteurs du secteur, à définir des normes communes et à développer une plateforme de partage de données et de modèles. L’ambition est de permettre la création de jumeaux numériques complets des patients, intégrant des données génétiques, physiologiques, comportementales et environnementales.
Si les promesses en termes de médecine personnalisée et de prévention sont engageantes, ce projet soulève de nombreuses questions. Comment garantir la confidentialité et la sécurité de données aussi sensibles ? Qui aura accès à ces doubles digitaux et dans quelles conditions ? Comment éviter les abus et les discriminations basés sur les prédictions de ces modèles ?
De plus, la standardisation européenne des doubles digitaux créera un précédent dangereux. Ne risquera-t-on pas de voir émerger un “passeport numérique” omniprésent, conditionnant l’accès aux services et aux droits des citoyens ?
Quand le miroir numérique déforme l’identité
Au-delà des questions éthiques et sociétales, le concept de double digital soulève des interrogations profondes sur son effet de notre perception de nous-mêmes et notre identité. La psychologie nous enseigne que notre identité se construit dans l’interaction avec les autres et notre environnement. Que se passe-t-il lorsqu’une partie significative de ces interactions se fait par l’intermédiaire d’un avatar numérique ?
Le philosophe Gilles Deleuze parlait déjà dans les années 1990 de “dividuel” pour décrire l’individu divisé, fragmenté par les systèmes de contrôle numériques. Avec le double digital, cette fragmentation atteint un nouveau stade. Notre “moi” se trouve démultiplié, dispersé entre le monde physique et le cyberespace.
D’un point de vue philosophique, il s’agit d’abord de comprendre comment l’individu se définit lorsqu’il est soumis en permanence à la “grille” des données. La part d’indéterminé, c’est la liberté que nous avons de ne pas être intégralement définis par nos informations mesurables ou nos historiques de navigation. C’est également la possibilité de continuer à expérimenter la spontanéité, la créativité, l’inattendu, tout ce qui résiste à la logique du calcul et de la prédiction. Dans un système où le double numérique tend à nous anticiper (et parfois à nous enfermer) dans des profils préétablis, préserver ce Mystère, c’est empêcher que l’humain ne soit entièrement réduit à ce que l’algorithme peut prévoir de lui.
Le Gaslighting à l’ère du Double Digital
Le gaslighting, un terme issu du film classique Gaslight (1944), désigne une forme insidieuse de manipulation psychologique où une personne cherche à faire douter une autre de sa perception de la réalité. Ce phénomène prend une dimension encore plus inquiétante avec l’émergence du double digital, car il sera dorénavant extrêmement facile et bon marché de falsifier ou modifier les perceptions d’une personne ou d’une population entière.
Dans le film « Gaslight », Gregory Anton manipule sa femme Paula en modifiant subtilement leur environnement — notamment en tamisant les lumières à gaz — tout en niant ces changements. Ce récit a donné naissance au terme “gaslighting”, utilisé aujourd’hui pour décrire des comportements abusifs sapant délibérément la confiance d’une personne en sa propre perception.
Les effets psychologiques du gaslighting sont comparables à ceux observés dans les relations interpersonnelles : confusion, isolement et perte de confiance en soi.
Le Ka égyptien : un double vital et spirituel
Dans de nombreuses traditions spirituelles, les doubles spirituels étaient perçus comme des reflets ou des extensions de l’individu, souvent investis d’une dimension sacrée ou cosmique : l’âme dans les religions abrahamiques, le corps astral dans certaines doctrines ésotériques, ou encore le Ka dans l’Égypte ancienne.
Le Ka représente une essence vitale et spirituelle, un double immatériel qui accompagne chaque individu dès sa naissance et persiste après sa mort. Contrairement à une simple “ombre” ou “réflexion”, il est une force vivante, essentielle à l’existence humaine. Il est souvent décrit comme la source de l’énergie vitale et le lien entre le monde terrestre et le divin.
Le Ka était nourri par des offrandes déposées dans les tombes, car il continuait à vivre dans l’au-delà. Les statues funéraires ou les représentations sculptées des défunts servaient également de réceptacles pour leur Ka, garantissant ainsi leur survie spirituelle. Cette conception illustre une vision profondément dualiste de l’être humain, où le corps physique et son double immatériel coexistent en symbiose.
Dans ce cadre, le Ka n’était pas simplement une abstraction mais un élément fondamental de la cosmologie égyptienne, reliant les individus à un ordre universel. Il incarnait à la fois leur individualité et leur appartenance à un tout plus vaste. Cette vision du double comme essence transcendante et comme passerelle entre le monde temporel et spirituel, contraste fortement avec la matérialité du double digital.
Le double digital comme tremplin vers l’immortalité numérique
Cette réduction matérialiste pourrait ouvrir la voie à une forme inquiétante de “techno-spiritualité”, où le salut ne viendrait plus d’une élévation de l’âme mais d’une optimisation constante du double numérique. On pourrait parler d’un homme augmenté en opposition à un homme conscient.
Dans la vision transhumaniste d’un dépassement des limites biologiques de l’être humain, le jumeau numérique représente une étape vers l’immortalité digitale : l’idée qu’il serait possible de “télécharger” la conscience humaine dans un support numérique.
Cette quête d’immortalité numérique pose la question de la valeur que nous accordons à notre finitude. N’est-ce pas précisément la conscience de notre mortalité qui donne sens et intensité à notre existence?
Entre utopie technologique et dystopie orwellienne
L’avenir du double digital est encore incertain, mais plusieurs scénarios se dessinent. Dans une vision optimiste, les jumeaux numériques pourraient devenir des outils puissants d’auto-connaissance et d’amélioration personnelle. Ils permettraient une médecine véritablement personnalisée, une gestion optimale de nos ressources, et une prise de décision éclairée dans tous les aspects de notre vie.
Cependant, un scénario plus sombre est également envisageable. Les doubles digitaux pourraient devenir des instruments de contrôle social sans précédent, permettant une surveillance totale et une manipulation subtile des comportements.
Un scénario intermédiaire verrait l’émergence d’une régulation stricte des doubles digitaux, limitant leur utilisation à des domaines spécifiques comme la santé ou la recherche scientifique. Mais même dans ce cas, le risque de dérives et de piratage resterait important.
Reflet d’une quête illusoire d’immortalité
À mesure que la frontière entre réel et virtuel s’amenuise, une question s’impose : jusqu’où voulons-nous aller ? Si la technologie permet d’optimiser nos existences, elle interroge aussi notre rapport à la réalité. Le progrès ne réside peut-être pas dans la quête d’un dépassement absolu, mais dans une meilleure compréhension de ce qui fait la singularité de l’expérience humaine.
Loin d’un simple frein à l’innovation, les limites sont aussi ce qui façonne notre rapport au monde. Elles définissent la richesse de l’instant, l’authenticité des interactions, la profondeur de nos choix. Entre fascination pour les opportunités offertes par le numérique et la nécessité de préserver ce qui fait notre essence, un équilibre reste à trouver. Et vite !