Dermatose nodulaire et abattage de troupeaux: à qui profite le crime?
Même si le mouvement des agriculteurs contre le traité avec le Mercosur a pris le pas dans l’actualité ces derniers jours, la «crise» de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) est loin d’être terminée en France. Le 2 janvier, 113 vaches ont encore été euthanasiées dans un élevage ariégeois, alors qu’un seul animal avait été détecté positif et que le troupeau avait été vacciné deux semaines auparavant.
Rien ne semble arrêter cette politique meurtrière, d’autant plus cruelle et aberrante que la maladie est peu mortelle pour les bovins (lire notre précédent article) et non transmissible à l’humain. Face à un enjeu sanitaire quasi nul, qu’est-ce qui justifie des mesures aussi disproportionnées?
Le prétexte de la réglementation européenne
Dans son arrêté du 16 juillet 2025, le Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire se réfère aux mesures prévues par le règlement européen (UE) 2020/687 relatif à la prévention de certaines maladies animales répertoriées, dont celles classées A comme la DNC. L’article 12 de ce règlement stipule qu’«à la suite de la confirmation officielle de l’apparition d’un foyer d’une maladie de catégorie A dans un établissement (…), tous les animaux des espèces répertoriées détenus dans l’établissement touché sont mis à mort dès que possible sur place».
Or, cette classification de la DNC en catégorie A peut être largement remise en cause, étant donné que cette maladie est déjà apparue sur le territoire de l’UE, notamment en Grèce et dans les Balkans en 2015-2016. De plus, les experts de l’EFSA (l’autorité européenne de sécurité des aliments) estiment que l’abattage de troupeaux entiers est inutile pour la DNC et que la vaccination accompagnée d’un abattage sélectif des animaux affectés suffit à éradiquer la maladie.
De son côté, l’éleveuse de bisons Florence Verheyen Valade, également représentante du syndicat Verte France, souligne qu’à l’article 5 de l’arrêté ministériel, il est écrit que «le préfet (…) peut autoriser l’abattage préventif des espèces répertoriées sensibles». «Peut» et non «doit». En d’autres termes, ces abattages ne dépendent que de la décision des préfets et pourraient être facilement évités.
Dans une question écrite à la ministre de l’Agriculture, une députée de Haute-Marne, Laurence Robert-Dehault, note pour sa part que «d’autres États membres de l’Union européenne ont fait preuve de pragmatisme: l’Italie, par exemple, n’a procédé qu’à des abattages ciblés dans les zones de Sardaigne et de Lombardie (environ 18% des bêtes abattues), privilégiant le confinement et la vaccination autour des foyers.»
Pourquoi alors la France persiste-t-elle dans cette action tant décriée, qui détruit non seulement des animaux sains, mais aussi des exploitations, en plongeant des familles d’agriculteurs dans le désarroi et la colère?
- Écouter à ce propos le témoignage sur Planète Vagabonde de Céline Lhomme, épouse d’un éleveur dont le troupeau a été éradiqué le 2 décembre 2025 dans le Doubs. Florence Verheyen Valade intervient également dans cette émission et explique ce que nous avons cité plus haut.
Un pousse-à-la-vaccination ?
Quand on se demande à qui profite le crime, la première piste à suivre est celle de l’argent. «Follow the money», disent les Américains depuis le scandale du Watergate. L’expérience du Covid nous a appris qu’une crise en apparence sanitaire pouvait servir, entre autres, à vendre des vaccins et à engraisser les industries pharmaceutiques. En est-il de même pour la dermatose nodulaire? Si cette piste n’est pas à négliger, on peut rapidement la mettre en doute. D’abord parce que, comme le détaille la pharmacienne Hélène Banoun dans un document publié sur le site de Bon Sens, la France n’avait strictement rien préparé contre la DNC et n’avait aucun vaccin en stock. Dans l’urgence, elle s’est tournée vers la banque de vaccins de l’Union européenne en réservant, en juillet 2025, 350 000 doses du vaccin sud-africain OBP. Cette quantité étant insuffisante en cas de propagation, l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) a délivré dans la foulée une autorisation temporaire d’utilisation (ATU) pour le vaccin Bovilis Lumpyvax-E de MSD Santé animale (groupe Merck), fabriqué aux Pays-Bas.
Selon Radio France, des «centaines de milliers de doses» ont été commandées à MSD en juillet et «un million de bovins» ont été vaccinés dans les premières zones touchées de l’Est de la France, et préventivement en Corse. Fin 2025, deux autres commandes de 500 000 et 400 000 doses ont de nouveau été passées auprès de MSD, afin de vacciner 750 000 bovins situés dans la nouvelle zone épidémique du Sud-Ouest. Le reste doit servir en cas d’extension de l’épizootie.
Même si ce n’est pas anodin et qu’on ne connait pas le prix de vente du Lumpyvax, il n’y a pas de quoi faire grimper vertigineusement le chiffre d’affaires de MSD, d’autant plus qu’une seule dose suffit. À titre comparatif, ce sont environ 60 millions de canards qui sont vaccinés (deux doses) chaque année en France contre la grippe aviaire depuis 2023. Dans le cadre de la campagne vaccinale 2024-2025, plus de 142 millions de doses ont été commandées à cette fin. Un business autrement plus juteux pour les industriels.
La réduction du cheptel bovin pour protéger le climat ?
Si l’enjeu de cette «crise» n’est pas la vaccination, quel est le but des abattages de troupeaux? Comme dit précédemment, rien ne justifie cette mesure d’une violence radicale. Ni la dangerosité de la maladie, ni son efficacité pour stopper l’épidémie. L’objectif serait-il donc d’utiliser un prétexte sanitaire pour réduire le cheptel bovin français? Un rapport de la Cour des Comptes de mai 2023 préconisait en effet de «définir et [de] rendre publique une stratégie de réduction du cheptel bovin, cohérente avec les objectifs climatiques du « Global Methane Pledge » signé par la France». Selon les auteurs, les vaches émettraient trop de gaz à effet de serre (GES) et, mathématiquement, moins de vaches égale moins de pollution. Mais est-il besoin de mettre en place une stratégie de réduction, alors que le cheptel s’érode déjà tout seul depuis des années?

L’Agreste parle même de «décapitalisation du cheptel bovin». Le nombre de vaches, en particulier, ne cesse de chuter, diminuant fortement les capacités de reproduction.

Au moment de sa parution, ce rapport de la Cour des comptes avait fait l’effet d’une bombe chez les éleveurs et dans le reste de la filière bovine. Interpelée par les députés, la Première ministre de l’époque, Élisabeth Borne, s’était voulue rassurante lors d’une intervention à l’Assemblée nationale le 30 mai suivant. «Nous avons un modèle d’élevage bovin dont nous pouvons être fiers, un modèle d’élevage dont je veux affirmer qu’il a un avenir dans notre pays», avait-elle déclaré, avant de poursuivre: «Oui, l’élevage bovin devra prendre toute sa part dans la transition agricole» et «devra évoluer pour retrouver un modèle économique solide et durable», mais «non, il ne sera pas la variable d’ajustement. Pour être réussie, la transition écologique et agricole doit se faire avec les Français et avec les éleveurs et non pas contre eux». De belles paroles destinées à éteindre le feu?
Quelques mois plus tard, le ministre de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire Marc Fesneau réaffirmait néanmoins cette volonté gouvernementale dans sa réponse à la question d’un sénateur. Il y précisait: «C’est la raison pour laquelle la France s’est montrée déterminée à soutenir l’élevage à travers la nouvelle politique agricole commune, l’élevage étant la filière la plus soutenue, ou dans le cadre des relations commerciales, en s’opposant à l’accord avec le Mercosur.»
Mercosur et mort programmée de l’élevage bovin français ?
L’accord avec le Mercosur, voici qui nous ramène à une actualité brûlante. Après plus de 25 ans de négociations, le traité de libre-échange entre l’Union européenne et les quatre pays regroupés dans le Marché commun du Sud (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) a failli être signé en décembre par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Cette signature a toutefois été reportée, principalement à la demande de la France et de l’Italie, qui exigeaient des garanties supplémentaires pour protéger l’agriculture européenne face aux importations sud-américaines, considérées comme une concurrence déloyale, en raison de normes sanitaires et environnementales moins strictes et de coûts de production moins élevés. La France n’était donc plus dans une opposition nette et franche au traité.
Lors de son intervention au Conseil européen du 18 décembre dernier, Emmanuel Macron a notamment exigé une clause de sauvegarde en cas de déstabilisation des marchés, la réciprocité des pratiques concernant l’usage des pesticides (clauses miroirs), et le contrôle des marchandises en provenance des pays du Mercosur. De la «poudre de perlimpinpin», serait-on tenté de dire, pour reprendre l’une de ses expressions. Ne serait-ce que la question du contrôle des importations, un rapport d’information du Sénat alertait déjà en 2021 sur l’illusion de cette ambition: «L’Union européenne n’étant déjà pas capable de garantir que les végétaux entrant sur son territoire ne contiennent pas des résidus de pesticides interdits, elle est loin de pouvoir s’assurer que les denrées alimentaires, d’origine animale ou végétale, aient été produites avec les mêmes normes de production requises au niveau européen. Sans contrôles, les garanties obtenues lors de la signature d’accords de libre-échange sont dès lors ineffectives», peut-on lire dans la synthèse du document. Quant à la clause de sauvegarde, même si elle existe sur le papier, elle a toutes les chances de ne jamais être activée. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient.
Directement menacés par cet accord, les éleveurs de bovins et de volailles, ainsi que les agriculteurs d’autres filières (sucre, éthanol, céréales), n’ont pas été dupes de la fausse opposition d’Emmanuel Macron et l’ont fait savoir lors des manifestations de ces derniers jours. Mais l’affaire est désormais pliée, puisque l’Italie a retourné sa veste et permis l’approbation du traité à la majorité qualifiée des États membres le 9 janvier. Ursula von der Leyen n’a plus qu’à aller le signer.
Ce nouveau marché de libre-échange est-il la mort programmée de l’élevage bovin français? Tout porte à le craindre, même s’il est vrai qu’on le disait déjà du traité de libre-échange passé avec le Canada, le CETA, qui n’a pour l’instant pas fait les ravages annoncés: seules quelques 300 tonnes de viande canadienne sont importées annuellement dans l’UE, pour l’essentiel du bison. Rien à voir cependant avec le Mercosur, qui inonde déjà le marché européen de 200 000 tonnes de viande de bœuf brésilien et argentin chaque année, auxquelles viendront s’ajouter les 99 000 tonnes prévues par le traité. Un supplément qui pourrait bien être fatal.

Dans les griffes d’une logique mortifère
En attendant, celui qui fait le plus de mal aux éleveurs de bovins français en ce moment est le gouvernement français lui-même, avec sa politique de «dépeuplement total des cheptels». Cette habitude de tuer préventivement des animaux sains pour ne pas qu’ils tombent malades et propagent une épidémie ne concerne d’ailleurs pas que les bovins. Depuis 2015, des milliers de volailles sont euthanasiées chaque année en France en raison de la grippe aviaire. Et comme pour la dermatose nodulaire, la vaccination n’y change rien. En novembre dernier, les 660 canards d’un élevage du Maine-et-Loire ont été abattus alors qu’ils «ne présentaient pas de symptômes de la maladie» et étaient «triplement vaccinés», indique un article du Courrier de l’Ouest. Seuls les prélèvements sanguins effectués sur les animaux auraient révélé leur contamination. Ubuesque!
«Les abattages massifs suscitent l’émotion et la colère, mais ils répondent à une logique sanitaire implacable: en cas de foyer, l’objectif n’est pas de soigner, mais d’éradiquer le virus au plus vite», explique un vétérinaire sur France Bleu. En dix ans, cette politique sanitaire a surtout éradiqué des millions de volailles et des élevages entiers, pendant que le virus circule encore. Est-ce vraiment la solution?
Aucun animal n’est épargné par cette «logique sanitaire implacable». Depuis décembre, la peste porcine est aux portes des Pyrénées-Orientales. «Une menace venue d’Espagne», a titré Le Parisien. Afin d’éviter tout risque de propagation, les autorités sanitaires catalanes ont fait abattre préventivement 35 000 porcs dans une zone de 20 km située autour du foyer.
Tuer, toujours tuer. En masse. Par prévention. Quel que soit le mal. Quelle que soit la gravité de la situation. Tuer plutôt que soigner. N’est-ce pas finalement le reflet de notre époque occidentale mortifère, où les lois autorisant l’euthanasie humaine sont «à la mode» (avec toutes leurs dérives possibles) et où donner la mort devient un acte banal, courant, presque une formalité administrative?
Vers la fin de l’agriculture française?
Les cheptels ne sont pas les seuls à être «dépeuplés». Fragilisés, surendettés, les agriculteurs français sont des centaines à se suicider chaque année. Un rapport du Sénat de 2021 souligne que la surmortalité par suicide chez les agriculteurs frappe essentiellement les éleveurs de bovins lait et viande.

Comment survivront ceux dont le troupeau a été ou sera supprimé pour un cas de dermatose nodulaire? Le gouvernement s’en inquiète-t-il vraiment? Et que dire de ceux, plus silencieux mais tout aussi impuissants, dont le troupeau tombe malade et disparait sous l’effet des rayonnements électromagnétiques, des tensions parasites et des courants vagabonds toujours plus nombreux? (Lire à ce sujet notre article sur le film documentaire L’Omerta).
D’après les chiffres de l’Agreste, les éleveurs sont de moins en moins nombreux au fil des ans (-30% entre 2010 et 2020), en particulier les éleveurs de bovins (-27% sur la même décennie). Malgré toutes les déclarations de nos dirigeants, le projet semble être davantage de laisser dépérir cette profession que de la soutenir, sauf pour une mort assistée à travers des aides qui ne lui permettent pas de vivre.

De manière générale, les petites exploitations agricoles disparaissent au profit des plus grosses. Le nombre d’exploitations est passé de 1,6 million en 1970 à 389 000 en 2020, tandis que la surface agricole utilisée est passée, dans le même temps, de 18,8 hectares à 68,6 ha.

Cette concentration à de quoi inquiéter. À terme, il est fort possible que tout finisse par être racheté par des mastodontes étrangers ou des fonds d’investissement de type BlackRock qui automatiseront tout grâce à l’IA, à moins que l’agriculture française ne soit définitivement rayée de la carte, à part pour quelques produits de niche comme les vins et spiritueux qui tirent encore leur épingle du jeu. À ce stade, tous les scénarios sont permis. Que sera alors la souveraineté alimentaire de la France sur le grand échiquier de la mondialisation? Les Français seront-ils condamnés, dans un futur plus ou moins lointain, à ne plus se nourrir que de denrées importées? Derrière l’épiphénomène de la dermatose nodulaire, se cache en réalité un problème bien plus vaste, qui ne concerne pas seulement les éleveurs, mais toute la société dans son ensemble.
Stratégie du choc, autoritarisme et punition
Cette «crise» de la DNC est également exemplaire à un autre niveau, puisqu’elle est révélatrice de la manière dont est désormais gouvernée la France: à coups de «stratégie du choc», de culpabilisation, de punition et d’autoritarisme.
Le choc, c’est bien entendu ces abattages injustifiés et décrétés d’en haut, qui ont semé la terreur parmi les éleveurs. Ceux dont le troupeau a été abattu sont aujourd’hui en état de stress post-traumatique, tandis que les autres se lèvent tous les matins la boule au ventre en espérant qu’ils ne vont pas découvrir une suspicion de cas dans leur cheptel. Ce n’est pas la maladie qui les effraie, mais la politique sanitaire extrémiste qui est appliquée et face à laquelle ils sont impuissants, toute rébellion aboutissant inexorablement à un conflit musclé avec les forces de l’ordre. Pourquoi une telle violence déployée pour une maladie somme toute bénigne? Les vétérinaires en sont aussi les victimes, puisqu’ils se voient enlever leur agrément sanitaire s’ils refusent d’euthanasier un troupeau où la plupart des bêtes sont saines. Et que dire des gendarmes mobiles envoyés sur le terrain, parfois obligés d’obéir à des ordres dont ils mesurent tout le caractère disproportionné?
Ce ne sont pas les animaux qui sont le plus malades, c’est la France. Et ce dont elle souffre n’est pas encore près d’être éradiqué. À moins que le mouvement des agriculteurs en colère ne finisse, pour une fois, en révolte générale.
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