L’archipel des technocrates: Voyage au cœur des cités autonomes

Prospera

Article de Matthias Faeh, chroniqueur pour Essentiel News & Planète Vagabonde

Dans les recoins de l’internet et les salons feutrés de la Silicon Valley se développe une idéologie qui ambitionne de remplacer les démocraties par des cités autonomes dirigées par une élite technologique. Du Dark Enlightenment théorisé par Curtis Yarvin aux projets concrets comme Prospera au Honduras ou Praxis au Groenland, une vision néo-féodale de la société gagne en influence politique et matérialise ses ambitions territoriales. Derrière ces initiatives se cache un réseau d’influence piloté par les géants technologiques, notamment Peter Thiel, dont les ramifications s’étendent désormais jusqu’au sommet de l’État américain.

Fondements et philosophie du Dark Enlightenment

Le mouvement néo-réactionnaire, ou Dark Enlightenment, a émergé comme une contre-culture intellectuelle au début des années 2000, avec deux figures fondatrices aux parcours distincts mais complémentaires. En avril 2007, l’ingénieur américain Curtis Yarvin lance son blog Unqualified Reservations sous le pseudonyme de Mencius Moldbug, où il publie «A Formalist Manifesto», texte fondateur du mouvement. Ce libertarien déçu y expose son rejet profond de la démocratie, qu’il considère comme fondamentalement inefficace et destructrice, et plaide pour un retour à des formes monarchiques ou caméralistes de gouvernement.

Nick Land, ancien professeur de philosophie à l’Université de Warwick et cofondateur de la Cybernetic Culture Research Unit, découvre les travaux de Yarvin vers 2010. En mars 2012, il publie sur son blog Urban Future une série d’articles intitulée “The Dark Enlightenment”, qui popularise le mouvement en lui donnant son nom définitif. Land, figure intellectuelle avant-gardiste de l’accélérationnisme, théorise que le capitalisme doit être non pas contenu mais accéléré pour atteindre ses conséquences ultimes.

L’idéologie néo-réactionnaire se définit par son opposition aux valeurs des Lumières et à la modernité politique. Elle rejette catégoriquement l’égalitarisme, la démocratie représentative et le progressisme, qu’elle considère comme des forces de décadence sociale. À leur place, elle prône une vision hiérarchique de la société, où le pouvoir devrait être concentré entre les mains d’une élite intellectuelle et technologique.

La théorie politique néo-réactionnaire s’articule notamment autour du néo-caméralisme de  Curtis Yarvin, qui conçoit l’Etat comme une entreprise dont le dirigeant serait le propriétaire-actionnaire. Dans ce modèle, la gouvernance est évaluée uniquement à l’aune de son efficacité à maintenir l’ordre social et la prospérité économique, sans considération pour la participation citoyenne. Comme l’explique Yarvin lui-même, «dans le féodalisme moderne, les royaumes ressembleraient plutôt à des entreprises, avec des PDG comme souverains».

Techno state

Cette vision combine paradoxalement une technophilie extrême, avec l’idée que les dirigeants pourraient être des personnes au QI très élevé, voire des cyborgs, et un retour à des structures sociales pré-démocratiques. Le mouvement propose ainsi une société où l’autorité serait justifiée non plus par la volonté populaire mais par la compétence technique et l’intelligence supérieure, établissant un nouveau type de féodalisme digital où la citoyenneté serait remplacée par une relation client-entreprise.

L’expansion de l’influence néo-réactionnaire

Si le mouvement néo-réactionnaire est d’abord resté confiné aux marges intellectuelles du web, il a progressivement infiltré les cercles de pouvoir de la Silicon Valley, trouvant un terreau favorable auprès d’entrepreneurs techno-libertariens déçus par la démocratie. Peter Thiel, cofondateur de PayPal et investisseur influent, est devenu l’un des principaux vecteurs de cette influence. Bien qu’il ne s’identifie pas explicitement comme néo-réactionnaire, ses écrits et ses investissements témoignent d’affinités idéologiques évidentes avec le mouvement, notamment lorsqu’il déclare que «la liberté et la démocratie ne sont pas compatibles».

Dans la seconde administration Trump, J.D. Vance, désormais vice-président des États-Unis, entretient des liens étroits avec Peter Thiel, qui a financé sa campagne sénatoriale à hauteur de 15 millions de dollars. Vance a rencontré Thiel après l’avoir entendu parler à Yale Law School en 2011, et a ensuite rejoint son fonds d’investissement Mithril Capital, établissant une relation mentor-protégé qui a culminé avec son accession à la vice-présidence.

Ces connexions ne sont pas anecdotiques mais révèlent une stratégie délibérée d’influence idéologique. En plaçant ses alliés à des postes clés, Thiel participe à la diffusion des idées néo-réactionnaires au sein du pouvoir exécutif américain. Cette présence croissante au sommet de l’État américain représente un succès remarquable pour un mouvement qui, il y a quinze ans à peine, n’existait que sous forme de blogs obscurs et de forums marginaux.

Les Network States : concrétisation du Dark Enlightenment

Les idées néo-réactionnaires ont trouvé une expression concrète dans le concept de «Network State» (État-réseau), théorisé par Balaji Srinivasan, ancien directeur technique de Coinbase. Dans son livre éponyme, Srinivasan définit l’État-réseau comme «une communauté en ligne hautement alignée avec une capacité d’action collective qui finance collectivement des territoires à travers le monde et finit par obtenir une reconnaissance diplomatique des États préexistants». Cette définition synthétique cache une conception radicale de la souveraineté politique qui rompt avec le modèle habituel.

Srinivasan développe sa définition en précisant qu’un État-réseau possède «une innovation morale, un sens de la conscience nationale, un fondateur reconnu, une capacité d’action collective, un niveau de civilité en personne, une cryptomonnaie intégrée, un gouvernement consensuel limité par un contrat social intelligent, un archipel de territoires physiques financés collectivement, une capitale virtuelle, et un recensement prouvant une population suffisante pour obtenir une reconnaissance diplomatique». Cette structure complexe vise à remplacer la légitimité démocratique par une légitimité fondée sur l’adhésion volontaire à une communauté idéologique.

La différence fondamentale avec les États-nations classiques réside dans le point de départ conceptuel: Si le système d’État-nation commence avec la carte du globe et attribue chaque parcelle de terre à un seul État, le système d’État-réseau commence avec les 8 milliards d’humains du monde et attire chaque esprit vers un ou plusieurs réseaux. Autrement dit, là où l’État-nation est défini d’abord par son territoire, l’État-réseau est défini d’abord par sa communauté d’idées, l’acquisition territoriale n’intervenant que dans un second temps.

Ce modèle s’inspire explicitement de l’entreprise technologique, transposant la logique de la startup dans le domaine politique. Srinivasan argumente que «contrairement aux politiciens, les entrepreneurs peuvent lancer des entreprises sans s’intégrer aux corporations existantes, avec la concurrence du marché favorisant la diversité, la qualité et le progrès». Cette vision entrepreneuriale de la politique s’accompagne d’une critique de l’État-nation comme structure obsolète, incapable de s’adapter à la rapidité du changement technologique.

L’État-réseau représente ainsi une incarnation politique des principes du Dark Enlightenment: rejet des fondements démocratiques, valorisation de l’expérimentation politique par des entrepreneurs-fondateurs, et création de communautés exclusives basées sur l’adhésion volontaire à un système de valeurs partagées. En proposant une vision décentralisée mais idéologiquement cohérente de la souveraineté politique, ce concept séduit particulièrement les milieux techno-libertariens qui y voient un moyen de s’émanciper des contraintes des États-nations tout en établissant de nouvelles formes de pouvoir.

Étude de cas : Prospera au Honduras

Prospera, établie sur l’île de Roatán au Honduras, représente l’une des premières tentatives de matérialisation du concept d’État-réseau. Cette cité-entreprise s’est développée sous le statut juridique de ZEDE (Zone de Développement Économique et d’Emploi), un cadre créé en 2013 suite à des amendements de la Constitution hondurienne. Ces amendements, controversés dès leur adoption, ont permis l’établissement de zones autonomes disposant de leurs propres systèmes juridiques, fiscaux et administratifs, largement indépendants du gouvernement hondurien.

La structure de gouvernance de Prospera, approuvée en juillet 2019, est fortement corporatisée, offrant peu de place à la participation démocratique. Le Secrétaire Technique exerce l’autorité principale, aux côtés du “Promoteur et Organisateur” (Honduras Próspera LLC) et d’un Conseil d’Administration de neuf membres, dont quatre sont nommés par Honduras Próspera LLC. Le système de vote est restreint: bien que les “Résidents” élisent une majorité de décideurs, des conditions limitent cette représentation. Jusqu’en août 2025 ou jusqu’à ce que Prospera atteigne 10 000 résidents, deux administrateurs sont élus uniquement par les propriétaires fonciers, avec un vote proportionnel à la surface possédée. Ce modèle instaure un système ploutocratique où le pouvoir est lié à la propriété foncière, favorisant ainsi le contrôle des investisseurs et des grands propriétaires au détriment d’une représentation démocratique équitable.

La controverse a pris une dimension internationale en 2022, lorsque le nouveau gouvernement hondurien a voté des décrets abrogeant le cadre juridique des ZEDE. En réponse, Prospera a déposé une plainte contre le Honduras pour 10,8 milliards de dollars de dommages, soit environ 31% du PIB du pays, auprès d’un tribunal d’arbitrage à Washington DC. Cette action judiciaire, soutenue par des investisseurs milliardaires comme Peter Thiel, Marc Andreessen et Sam Altman, pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour l’économie hondurienne et représente une forme moderne de pression économique néocoloniale.

Le projet Praxis et l’ambition groenlandaise

Fondé en 2021 par Dryden Brown, ancien analyste de la Silicon Valley, Praxis incarne l’ambition la plus radicale des États-réseaux. Ce projet vise à créer une cité-État “post-liberale” peuplée exclusivement de “talentueux” triés sur le volet, avec pour objectif affiché de “remplacer les États-Unis comme superpuissance mondiale”. En 2023, Brown a tenté d’acquérir 600 km² de territoire groenlandais auprès du gouvernement danois, une manœuvre révélatrice des convergences entre intérêts géopolitiques et utopies techno-souverainistes.

Praxis nation

Le choix du Groenland n’est pas anodin. Ce territoire, riche en minerais rares et stratégiquement positionné dans l’Arctique, avait déjà attiré l’attention de Donald Trump, qui avait proposé en août 2019 de racheter l’île pour 600 millions de dollars. Bien que le Danemark ait rejeté cette offre, l’administration Trump a maintenu un intérêt marqué pour la région, officialisé par la réouverture du consulat américain à Nuuk en juin 2024.

Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Trump a réitéré à plusieurs reprises sa volonté d’obtenir le Groenland. Lors de son discours au Congrès le 4 mars 2025, il a déclaré qu’il obtiendrait le territoire, affirmant que les États-Unis en avaient besoin pour la sécurité internationale. Trump a même lancé un appel direct aux Groenlandais, leur promettant sécurité et richesse s’ils rejoignaient les États-Unis. Ces déclarations ont provoqué de vives réactions au Groenland, où le Premier ministre sortant a appelé à une réunion d’urgence des chefs de partis pour rejeter conjointement ces propos. Malgré l’opposition ferme des autorités groenlandaises et danoises, Trump a réaffirmé le 13 mars 2025 qu’il pensait que l’annexion du Groenland allait se réaliser.

Praxis bénéficie de soutiens influents. L’entreprise a levé 15 millions de dollars auprès d’investisseurs comme Marc Andreessen et Balaji Srinivasan, tout en entretenant des liens opaques avec des figures clés du précédent mandat trumpien. Michael Kratsios, ancien CTO (Directeur technique) des États-Unis sous Trump, siège ainsi au conseil consultatif du projet. Cette porosité entre sphère publique et intérêts privés illustre la stratégie d’infiltration systémique prônée par les théoriciens néo-réactionnaires.

Andreesen et les freedom cities

Marc Andreessen, cofondateur de Netscape et figure mythique de la Silicon Valley, opère une mue idéologique révélatrice. Après avoir financé des projets libertariens comme Seasteading Institute, il théorise depuis 2023 le concept de «freedom cities». Ces cités libres, présentées comme des laboratoires du capitalisme dérégulé, promettent une gouvernance algorithmique et une fiscalité proche de zéro.

L’influence d’Andreessen s’est considérablement accrue sur la scène politique. En mars 2024, il a lancé Andreessen Horowitz Policy Labs, un think tank dédié à l’innovation politique. Son rapprochement avec l’administration Trump est manifeste : Andreessen a investi 45 millions de dollars dans diverses campagnes républicaines lors des élections de mi-mandat en 2022.

Les cités libres d’Andreessen reprennent les codes des ZEDE honduriennes tout en les radicalisant. Leur charte prévoit notamment l’extraterritorialité juridique pour les entreprises technologiques et un système éducatif basé sur des NFT diplômants. Ces propositions, bien qu’encore théoriques, bénéficient d’un lobbying actif au Congrès depuis l’entrée en fonction de Vance à la vice-présidence.

Analyse des enjeux géopolitiques et éthiques

Peter Thiel constitue le nœud central de ce réseau. Son fonds Founders Fund a investi 890 millions de dollars dans des projets d’États-réseaux entre 2020 et 2024, tout en finançant des campagnes politiques. La nomination en janvier 2025 de Ken Howery, cofondateur de PayPal avec Thiel, comme ambassadeur au Danemark, prend ici tout son sens : ce diplomate atypique négocierait en coulisses des accords d’autonomie pour le Groenland, préparant le terrain à de futures implantations type Praxis.

Cette stratégie relève d’un techno-colonialisme décomplexé. Les projets de cités autonomes, présentés comme des startups de gouvernance, reproduisent en réalité les mécanismes historiques des compagnies des Indes orientales : exploitation des failles juridiques locales, captation des ressources stratégiques, et remplacement progressif des structures étatiques par des dispositifs privatisés. L’économiste Branko Milanović qualifie cette dynamique de «néo-vassalisation algorithmique», où la citoyenneté devient un abonnement révocable.

L’opposition locale s’organise cependant. Au Honduras, la Coalition contre les ZEDE rassemble depuis 2024 des syndicats, des églises et des groupes indigènes, obtenant en février 2025 le gel de trois nouveaux projets. Au Groenland, le parti Inuit Ataqatigiit a fait annuler en novembre 2024 un accord préliminaire avec Praxis, qualifiant le projet de «nouvelle forme de piraterie immobilière».

Cités libres ou enclaves coloniales ?

Le Dark Enlightenment et ses avatars concrets – des ZEDE aux freedom cities – représentent une menace existentielle pour le contrat social démocratique. En transférant la souveraineté politique à des oligarchies technologiques, ces projets substituent au «Nous, le peuple» des Constitutions modernes un «Nous, les actionnaires» aux relents cyberféodaux.

Leur danger réside moins dans leur réalisation immédiate que dans leur fonction de cheval de Troie idéologique : chaque tentative d’implantation normalise l’idée que la démocratie serait obsolète face aux défis du XXIe siècle. La récente décision de la Cour interaméricaine des droits de l’homme, invalidant en mars 2025 le statut des ZEDE au Honduras, montre cependant que la résistance s’organise.

Dual island

L’enjeu dépasse la simple critique du capitalisme technologique. Il s’agit de défendre le principe même d’un bien commun politique contre sa réduction à un service marchand. Comme le résume la juriste hondurienne Julieta Castellanos : «Ces cités autonomes ne sont pas l’avenir, mais un retour aux pires heures des enclaves coloniales – simplement recodées en JavaScript».

Cependant, faut-il systématiquement rejeter ces expérimentations sociales et politiques ? L’histoire nous enseigne que l’innovation, qu’elle soit technologique ou sociétale, naît souvent d’expériences audacieuses et parfois controversées. Les cités-États de la Renaissance italienne, les communes utopiques du XIXe siècle ou les zones économiques spéciales en Chine ont toutes, à leur manière, contribué à façonner de nouvelles formes d’organisation sociale et économique.

Les cités libres et projets similaires, malgré les inquiétudes légitimes qu’ils soulèvent, pourraient potentiellement apporter des enseignements précieux sur la gouvernance à l’ère numérique. Plutôt que de chercher à les étouffer dans l’œuf, ne serait-il pas plus judicieux de les observer attentivement, d’en tirer les leçons – positives comme négatives – et d’utiliser ces connaissances pour améliorer nos systèmes actuels ?

La liberté d’expérimenter, encadrée par des garde-fous éthiques et juridiques solides, pourrait être la clé d’une évolution sociale constructive. C’est probablement dans la tension entre innovation et régulation, entre liberté et responsabilité, que se dessineront les contours des futures organisations sociales.