L’enfance comme prétexte, l’identification comme destination

De plus en plus de pays imposent une vérification obligatoire pour accéder aux réseaux sociaux; or cela cache la progression de l'identité numérique obligatoire.
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Depuis des années, un même refrain est chanté dans les cercles gouvernementaux, technocratiques et institutionnels: l’anonymat relatif qui prévaut dans le monde numérique est insupportable. Pour justifier les mesures d’identification obligatoire prévues, le sophisme du moment consiste à dresser un parallèle fallacieux entre le « monde réel » et le « monde virtuel ».

En filigrane le message est le suivant: dans la mesure où il n’existe presque plus aucune liberté dans le monde physique, et que toute espèce d’activité est soumise à autorisation, licence, réglementation, et donc identification, il devrait en aller de même dans le monde virtuel. Ou autrement dit, on accepte toutes sortes de mesures liberticides dans la vie quotidienne, pourquoi devrait-il en être autrement sur Internet?

À Bruxelles par exemple, la doctrine du « Digital Services Act » (DSA) est souvent résumée ainsi: « ce qui est illégal offline doit également être illégal online ». Le « ministre de la technologie » britannique l’exprime en des termes très semblables: « nos vies ne sont plus divisées entre le monde virtuel et le monde réel, elles ne font plus qu’un ».

Or c’est exactement là que se niche le basculement. Si le monde physique et le monde numérique sont « un seul et même monde », alors la conséquence politique est simple: les règles d’identification du premier sont appelées à migrer vers le second. En janvier 2025, à Davos, Pedro Sánchez a explicitement proposé de mettre fin à « l’anonymat sur les réseaux sociaux » en reliant les comptes utilisateurs à un portefeuille d’identité numérique (e-ID) européen.

Le récit est déjà prêt: l’anonymat relatif dont on bénéficie sur Internet n’est pas une liberté à protéger, mais une anomalie à corriger. Le Forum économique mondial (WEF) résume cette philosophie en expliquant que « notre identité numérique est de plus en plus la pierre angulaire de notre engagement dans la société et l’économie ». Autrement dit: l’identité numérique n’est plus un outil parmi d’autres, mais le point d’entrée normal de la vie sociale.

Or pour imposer ce changement, la dialectique est déjà prête, et elle n’est pas très originale: il s’agit de protéger les enfants. C’est ainsi que depuis un an, une dizaine de pays ont adopté ou envisagent d’adopter des règles très semblables pour criminaliser l’accès des enfants aux réseaux sociaux; c’est un premier pas mais qui demande déjà, de facto, une identification des utilisateurs.

La Commission européenne dit elle-même que sa solution de vérification d’âge est « entièrement interopérable avec les futurs portefeuilles d’identité numérique de l’UE » et bâtie sur les mêmes spécifications techniques.

En clair: aujourd’hui la vérification de l’âge, demain l’identité numérique formelle.

Numérisation de la vie quotidienne

Ce mouvement d’identification systématique ne se résume pas aux sites pornographiques et à TikTok: il s’inscrit dans une tendance beaucoup plus large, qui est celle de la numérisation intégrale de la vie quotidienne, et qui est presque toujours accompagnée d’un mécanisme d’identification.

L’Union européenne l’assume ouvertement avec son portefeuille d’identité numérique, que les États membres sont tenus de mettre à disposition de tous d’ici la fin de l’année. La logique d’usage est vaste, et révélatrice: paiements, voyages, réservations d’hôtel, documents de transport, authentification auprès de services publics et privés, etc. L’identité numérique doit devenir l’infrastructure silencieuse de gestes banals, sur le modèle de la Chine – où l’identité numérique est non seulement obligatoire pour l’accès à Internet, mais également pour toutes sortes d’activités anodines de la vie de tous les jours.

Pour forcer l’adoption en Occident, l’approche est celle de la théorie du nudge: plutôt que de donner l’impression qu’on emploie la coercition forte, et qu’on oblige les gens à adopter une e-ID, on préfère leur rendre la vie impossible s’ils ne l’ont pas. Une e-ID facultative reste contournable; une e-ID nécessaire pour accéder aux sites, ouvrir un compte, prouver son âge, payer, voyager ou signer devient, de fait, quasi obligatoire.

Les objectifs de l’identification

Le premier et plus évident effet de l’identification obligatoire sur Internet est bien sûr qu’il permet de discipliner la parole. Les poursuites pour crimes de conscience se heurtent encore souvent en Occident à une incapacité d’attribution; or plus on identifie facilement le locuteur, plus la sanction devient simple, rapide, et routinière.

La Chine, encore une fois, sert de cas d’école: le régime du « real-name » n’y rend pas seulement possible l’accès contrôlé aux services; il permet l’assignation formelle des propos à une personne déterminée. C’est précisément ce qui rend difficile l’expression anonyme (et donc libre) sur les grandes plateformes chinoises. La technique n’est jamais neutre: lever l’anonymat, c’est installer en permanence la possibilité de la punition.

L’identité numérique sert toutefois un second objectif, qu’on a eu l’occasion de traiter en longueur dans ces colonnes: les monnaies numériques de banques centrales (CBDC). Le WEF l’explique dans un rapport de juin 2023: sans identité numérique, pas de CBDC. Or bien sûr sans CBDC, pas de contrôle systémique sur l’épargne et le fruit du travail des gens.

L’alibi parfait: « protéger les enfants »

Pour imposer une telle bascule, il fallait un cheval de Troie moral: or rien n’est plus efficace que l’enfance. Qui contestera la nécessité de protéger les mineurs contre l’hyperstimulation algorithmique, les spirales de comparaison sociale, ou l’accès précoce à la pornographie?

Le Royaume-Uni l’assume sans détour: depuis juillet 2025, les utilisateurs doivent prouver leur âge pour accéder à certains contenus en ligne, et l’Ofcom énumère les méthodes de preuve jugées acceptables: reconnaissance faciale, carte bancaire, ou, bien sûr, l’identité numérique gouvernementale.

L’Union européenne suit la même pente: elle a lancé en 2025 un prototype d’application de vérification d’âge présenté comme un « étalon or » pour empêcher l’accès des mineurs aux contenus réservés aux adultes, tout en le rendant interopérable avec les futurs portefeuilles d’identité européens. La promesse officielle est rassurante: préserver la vie privée tout en contrôlant l’accès. Mais même dans cette version qui se prétend « respectueuse de la vie privée », il reste un invariant: l’accès n’est plus libre, il dépend d’un justificatif délivré, reconnu, et vérifiable par une architecture institutionnelle.

Le phénomène s’étend bien au-delà de ces exemples, et depuis que l’objectif a été proclamé au WEF, de nombreux pays ont soit donné suite, ou envisagent de le faire prochainement.

Situation en février 2026. Source: Visual Capitalist.

Camus avait donné la clé, dans une formule souvent citée de Hommage à un journaliste exilé: « Le bien-être du peuple a toujours été l’alibi des tyrans ». La phrase décrit un mécanisme intemporel: on n’annonce jamais d’abord la surveillance comme surveillance; on l’introduit comme protection, comme précaution, comme geste bienveillant. Hier l’ordre public, aujourd’hui l’enfance, demain la « protection des citoyens » contre la désinformation, la haine, les manipulations, les risques psychologiques, ou n’importe quelle autre catégorie extensible à l’infini.

En l’occurrence, il y a derrière ce prétexte de protection de l’enfance la continuité d’un déplacement profond: celui du pouvoir qui se substitue aux familles dans des domaines qui relèvent normalement de l’autorité parentale. Le résultat n’est pas anodin; plus l’État se charge de définir les seuils, les filtres, les accès et les permissions, plus il produit une société de sujets administrés qui délèguent ce qu’ils devraient assumer eux-mêmes. À force d’être surplombés, les parents sont rééduqués à l’impuissance.

Refuser la logique d’ensemble

En résumé, ce qui se joue dépasse de loin la pornographie et les réseaux sociaux. Le débat véritable n’est pas « pour ou contre la protection des mineurs », c’est celui de savoir si on veut d’une vie conditionnée par la permission, et donc l’identification. Car une fois le principe admis sur un segment moralement facile à verrouiller, son extension pour les gestes et les comportements du quotidien devient une affaire de calendrier et de vocabulaire.

Comme d’habitude, l’hypocrisie du pouvoir est totale, car c’est bien lui qui nourrit les pathologies qu’il prétend soigner; il subventionne les industries de la dépendance, encourage les architectures de distraction, sponsorise les appareils idéologiques qui dissolvent les repères, puis revient vendre sa solution: plus de contrôle, plus de filtrage, plus de traçabilité, plus d’identification. Il crée le désordre, puis se présente comme le seul capable d’y mettre fin.

La seule position moralement cohérente est donc celle de défendre les libertés individuelles: pas de glissement subreptice d’une protection des enfants vers une tutelle générale des citoyens. Pas d’identification obligatoire pour parler, lire, consulter, publier, échanger; pas de permis numérique pour exister en ligne, ou hors ligne. Un Internet libre implique le droit au pseudonyme, à l’expérimentation, au risque, à l’anonymat, et à la responsabilité personnelle. Tout le reste n’est qu’un habillage technique du vieux réflexe autoritaire.

Des solutions techniques

On aura l’occasion de revenir sur des solutions techniques concrètes pour contourner et éviter les mécanismes d’identification obligatoire. Entre temps, on propose ci-dessous deux présentations du même auteur; une première chez Cara News, datant de septembre 2024; et une seconde (en anglais), dans une émission spéciale chez Richard Grove le même jour.

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Un commentaire

  1. Bonjour Chers anges en marche .

    Les retardataires repassent toujours les mêmes plats ;seule la technique d’application des coercitions s’affine .
    Nul ne peut contraindre l’esprit , ces mouvements retardataires qui se suivent ne peuvent que ralentir le processus de la progression de l’esprit ; ils ne peuvent l’empêcher.
    Cela poussera l’humanité à chercher des échappatoires fruitières.
    Que peut le totalitarisme en cours contre ceci? :
    https://youtu.be/gib9IvIbjBM
    Et contre ceci :
    https://youtu.be/UhvDPKOhZqI
    Quelle est l’énergie de la pensée ? Sa longueur d’onde ,sa vitesse de propagation, sa capacité à atteindre plusieurs récepteurs en même temps?
    Avez-Vous eu vent du Chronoviseur du père Ernetti , physicien au Vatican (dcd) ? L’appareil réputé dangereux car il permettait de capter des ondes qui « remontaient » dans le temps, a été démonté et les pièces stockées pour une part en Suisse et pour une autre part au Japon . Source le Père F.Brune (dcd) qui rapporte les faits dans un livre qui porte le titre ci-dessus cité. François Brune voulait , par ce témoignage , laver l’honneur bafoué de son ami. Le père Ernetti a réussi à démontrer que le captage des ondes ne dépendait pas de sa présence dans la pièce , ni de la présence de ses collaborateurs mais montrait des scènes du passé et même d’ un cambriolage en cours qu’il a permis de déjouer . Le Vatican et le président Italien de l’époque ( 1956-59) ont dit que cet appareil risquait de perturber la civilisation car il
    montrait les faits bruts . ( toutes les turpitudes visibles à l’œil nu) le père Ernetti et ses collaborateurs ont bien sûr été priés de se taire , ridiculisés et des scénarios divers ont été proposés au public pour faire croire à un mensonge d’un savant illuminé . Le père Ernetti en a beaucoup souffert .

    Tendresse infinie et Bisouskes.

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