Peter Thiel prêche le techno-messianisme à l’Institut de France
Peter Thiel est venu s’exprimer la semaine dernière à Paris devant un parterre d’académiciens, c’est l’occasion pour nous d’analyser son discours techno-messianique en traduisant une tribune qu’il a signée en 2015.
« Un milliardaire technofasciste à l’Académie des sciences morales et politiques »
C’est à peu près en ces termes unanimes que la presse française a commenté la venue de Peter Thiel le 26 janvier, dans l’une des cinq académies qui composent le prestigieux Institut de France.
Peter Thiel, cofondateur de Paypal et de Palantir Technologies (entreprise du secteur des « big data », spécialisée dans le recueil et la gestion de données dites sensibles) a été invité à s’exprimer dans le cadre d’un groupe de travail fermé sur le thème de « l’avenir de la démocratie ».
De nombreux observateurs se sont interrogés sur le sens à donner à cette invitation officielle, à tel point que Chantal Delsol, membre de l’Académie et parfois présentée comme l’instigatrice de cette conférence (d’autres attribuent l’initiative à Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères), a pris la parole dans une tribune du Figaro pour justifier la présence d’un antidémocrate à l’Institut.
Elle invite à prendre au sérieux les discours « apocalyptiques et néoréactionnaires » américains afin de s’en distancier, fustigeant – à juste titre – des gouvernants européens qui « n’ont peur que du peuple, ce qui est étrange dans une démocratie » (en référence aux referenda dont la volonté populaire n’a pas été respectée, et peut-être aussi aux différents passages en force via des 49.3 à répétition) et appelant à « nous affairer à rétablir nos démocraties sur leurs pieds (…) plutôt que de nous affairer à injurier les antidémocrates américains ».
Le « scepticisme » du richissime entrepreneur quant aux bienfaits de la démocratie est en effet connu de longue date. Dans un essai de 2009 (L’Education d’un libertarien, initialement publié sur le site du think tank « Cato Institute »), Peter Thiel écrit: « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles »; et dans une correspondance de la même année – rendue publique dans les Epstein Files (avec John Brockman) – un interlocuteur dresse un portrait de Thiel à l’attention de Jeffrey Epstein: « Peter Thiel affirme qu’il est incapable de s’engager dans ce qu’il qualifie de « compromis inacceptables, la politique », (il) considère la démocratie comme une expérience ratée et remet en question « la sagesse d’accorder le droit de vote aux femmes et aux pauvres » ». S’en suivront de nombreux échanges entre les deux hommes dans les années 2010.
Sa toute récente conférence à Paris, qui n’avait pas été annoncée sur le site de l’académie des sciences morales et politiques, n’a pas non plus été rendue publique. Selon les rumeurs rapportées par la presse, elle aurait notamment porté sur la figure de l’Antéchrist, un thème que le milliardaire a déjà évoqué publiquement par le passé.
Personnage controversé, ancien associé d’Elon Musk et soutien de la première heure de Donald Trump, Peter Thiel est membre de plusieurs réseaux dits d’élite dans le domaine de la technologie, des affaires et de la politique, siégeant notamment au comité de direction du groupe Bilderberg (cette conférence annuelle fondée en 1954 regroupe entre 100 et 200 dirigeants politiques, chefs d’entreprises, universitaires et experts transatlantiques dans un cadre très privé et loin de la vue des médias).
Messianisme technolâtre
Dans ses interventions publiques, Thiel a l’habitude de mobiliser une rhétorique biblique aux accents apocalyptiques, faisant de la technologie un instrument de salut. L’innovation radicale, l’intelligence artificielle, les biotechnologies, le transhumanisme ou encore l’exploration spatiale deviennent une forme de rédemption. Il tient le même discours ambivalent que d’autres « techno-visionnaires », évoquant les dangers réels de la technologie tout en soulignant constamment la nécessité impérieuse de la développer davantage. La technologie est présentée comme la seule issue viable à un péril nébuleux que le prophète de la Silicon Valley résume à un « effondrement civilisationnel ».
Dans Contre l’Edenisme, un texte de 2015 publié dans une revue catholique que nous avons reproduit ci-dessous, il tente de convertir les lecteurs chrétiens à un salut technologique par le biais d’une exégèse biblique techno-compatible.
Peter Thiel y ostracise discrètement les sceptiques de la technolâtrie et les écologistes décroissants, comparant la nature à un « faux Eden aux dents et aux griffes acérées », un « chaos » qu’il serait nécessaire d’ordonner, à l’exemple du dieu de la Genèse. Pour lui, tous les périls de la technologie valent mieux qu’un effondrement du modèle capitaliste-libéral. Il s’agit de combattre la « terrible tyrannie du hasard » et « les nombreux accidents atroces » qu’impliquent la vie à l’état naturel. A cet effet, Thiel entreprend une réhabilitation de Faust, en replaçant l’hybris et les transgressions du personnage de Goethe à l’intérieur du plan de Dieu. Le grand projet technophile est de « corriger ce qui ne va pas dans le monde », de rectifier une nature jugée imparfaite.
« Dieu œuvre à travers nous pour construire le royaume des cieux aujourd’hui, ici sur Terre. »
Le prophète du silicium se présente en instrument moral et divin, légitimant le rôle actif d’une élite messianique dans la concrétisation d’une ancienne utopie… à l’opposé du message évangélique.
Entre ces lignes, émerge une sorte de névrose du contrôle, répondant à la hantise que semble représenter pour Thiel l’imprédictibilité radicale du vivant, qui finit toujours par échapper aux calculs.
Contre l’Edenisme, par Peter Thiel (2015)
L’avenir sera très différent du passé. Le jardin paradisiaque trouvera son accomplissement dans la Cité de Dieu, « la ville sainte, Jérusalem, qui descendant du ciel d’auprès de Dieu… La muraille était faite de jaspe, et la ville d’or pur, semblable à du verre pur… La ville n’a besoin ni du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine » (Apocalypse 21:10-24). Le fleuve de la vie coulera au milieu de la grande rue de la ville, et l’arbre de vie signifiera que la malédiction de la mort est levée (Apocalypse 22:1-3). (NDLR. Ces citations ne figurent pas telles quelles dans la Bible, la référence à « l’Agneau » étant plusieurs fois oubliée. Il existe une continuité avec la Genèse, mais il n’y aura pas de retour à l’Éden).
Nous n’avons pas besoin de la Bible pour savoir qu’un tel retour est impossible. A l’époque néolithique, cette planète pouvait nourrir confortablement 10 millions de personnes menant une existence pastorale ou agraire. En revanche, un niveau très avancé de science et de technologie sera absolument nécessaire à cette civilisation planétaire de 10 milliards d’individus que sera devenue la Terre au XXIIe siècle. Nous ne pouvons pas changer cette réalité, même si nous sommes libres de croire le contraire.
Il est trop facile de se moquer de Faust, même dans sa plus noble incarnation à l’époque de Goethe, lorsque les espoirs des Lumières placés dans la science et la technologie étaient bien plus grands qu’aujourd’hui. Certes il peut sembler quelque peu ridicule d’oublier son âme immortelle pour s’occuper, comme le fait Faust, d’un projet de conquête de terres sur la mer. Mais pourquoi devrions-nous choisir entre ces deux options? Ne pouvons-nous pas faire les deux? (NDRL. Ici, Thiel semble établir une correspondance entre l’ouvrage de Goethe et le projet libertarien auquel il était associé dans les années 2010, Seasteading, qui visait à créer des communautés humaines permanentes sur des plateformes flottantes en mer, hors des juridictions étatiques existantes. Malgré l’injection de fonds importants, on parle de plus d’un million de dollars pour l’investissement de Thiel, ce projet a rencontré des obstacles importants en matière d’ingénierie et ne s’est pas réalisé).
Nous devrions reconnaître qu’il existe de nombreux périls sur la trajectoire scientifique et technologique sur laquelle nous nous trouvons. Mais nous ne devrions jamais oublier que les alternatives à l’accélération technologique sont loin d’être neutres sur le plan éthique ou politique.
La technologie consiste à faire plus avec moins. Sans progrès technologique, nous aboutissons à un monde à somme nulle, dans lequel chaque gagnant implique un perdant. Il n’est pas certain qu’un système économique capitaliste puisse fonctionner sans croissance; et il est peu probable qu’une démocratie représentative, qui nécessite des compromis gagnant-gagnant, puisse continuer à fonctionner. Dans un scénario malthusien, les contraintes en matière de ressources réduiraient l’existence humaine marginale à une simple survie. Même un penseur anti-malthusien comme Julian Simon le reconnaissait, lorsqu’il soutenait que l’augmentation de la population serait une bonne chose, mais uniquement parce qu’il avait l’optimisme de croire qu’on ne cesserait pas d’innover pour l’amélioration générale de nos conditions de vie.
Nous sommes beaucoup plus éloignés de cette abondance technologique que nous aimerions le croire. Six milliards de personnes vivent dans les pays émergents et sont quotidiennement confrontées à des contraintes en matière de ressources et de pollution. La révolution verte dans la production alimentaire a considérablement ralenti depuis 1980, de sorte que la consommation moyenne de calories dans les zones rurales de l’Inde est aujourd’hui inférieure à ce qu’elle était en 1970. La Chine a augmenté sa production industrielle, mais l’échec des technologies d’énergie propre a entraîné une dégradation massive de l’environnement. Même les États-Unis se trouvent à un étrange carrefour, car le rythme des progrès technologiques a été insuffisant pour garantir une hausse du niveau de vie.
Pour la première fois, la jeune génération a revu à la baisse ses attentes et ses espoirs pour l’avenir: il n’y a tout simplement pas assez d’emplois bien rémunérés pour les nombreux diplômés universitaires, sans parler de tous les autres. Un grand nombre de personnes n’ont pas les moyens de se nourrir sainement et souffrent de carences nutritionnelles, même si ce malthusianisme caché se manifeste paradoxalement sous la forme d’une épidémie d’obésité. Plus localement, à Manhattan, la pénurie de logements abordables (ou, de manière équivalente, l’échec de l’innovation technologique dans la construction de gratte-ciel et les transports) fait que les loyers augmentent bien plus vite que les salaires. Les marchands de sommeil en profitent au détriment de tous les autres, même si cette pénurie se pare de justifications esthétiques.
Si l’utopie scientifique et technologique était la marque des Lumières, alors peut-être que la méfiance à l’égard de cette utopie est la marque distinctive de l’Occident postmoderne, post-Lumières. Le caractère largement répandu de cette méfiance indique à quel point la postmodernité a supplanté la modernité. C’est un point sur lequel s’accordent largement la droite chrétienne, la gauche hollywoodienne et presque tous ceux qui se trouvent entre les deux, avec seulement quelques divergences sur les détails – qu’il s’agisse de la recherche sur les cellules souches, de la technologie de fracturation hydraulique ou peut-être de l’allongement radical de la durée de vie: pour les uns ce serait contraire à la volonté de Dieu, tandis que pour les autres ce serait néfaste à l’environnement.
Presque tous les films de science-fiction du dernier quart de siècle dépeignent la science et la technologie comme un piège que l’humanité se tend à elle-même. On peut choisir parmi tout un éventail de dystopies, de Terminator à Matrix en passant par Elysium et Avatar. Aucun film ne mettra en scène un luddite (membre d’une des bandes d’ouvriers du textile anglais, menées par Ned Ludd, qui, de 1811 à 1813 et en 1816, s’organisèrent pour détruire les machines, accusées de provoquer le chômage), un extrémiste écologiste ou un régulateur de la FDA (Food and Drug Administration, institution américaine chargée de la surveillance des denrées alimentaires et des médicaments) comme grand méchant; comme souvent, Hollywood crée et reflète le consensus culturel dominant.
L’histoire du XXe siècle est celle de cette perte d’espoir en l’avenir. Avec le recul, l’avènement de l’ère nucléaire et le projet Manhattan (projet de recherche du gouvernement américain dont l’objectif était de produire une bombe atomique au cours de la Seconde Guerre mondiale) peuvent apparaître comme un tournant majeur, une grande réussite ayant conduit à une immense désillusion. Cette désillusion a éclaté dans les années 1970, lorsque le programme Apollo s’est effondré et que les baby-boomers ont réorienté leurs énergies vers des guerres culturelles interminables.
Par hasard ou à dessein, les scientifiques ont été mis sous tutelle et contraints de passer leur temps à rédiger des demandes de subventions pour de modestes extensions de paradigmes existants. Le règne de la science annoncé dans New Atlantis (récit utopique écrit par le philosophe Francis Bacon (1561-1626). L’ouvrage décrit une île, Bensalem, qui est gouvernée par une société philosophique savante: la Maison de Salomon) s’est accompli et achevé à Los Alamos (ville du Nouveau-Mexique connue comme l’un des lieux de développement de la bombe atomique).
L’optimisme de Bacon et de Hobbes appartient à une époque révolue. Et peut-être y a-t-il toujours eu quelque chose de profondément contradictoire entre l’optimisme et le matérialisme athée. Au XIXe siècle, Engels pouvait encore esquiver la question en soulignant l’apparente contradiction entre le progrès sans fin du matérialisme dialectique et la mort thermique prédite par la deuxième loi de la thermodynamique, avant de rassurer ses lecteurs en affirmant que ce déclin était si lointain qu’on pouvait donc l’ignorer.
Si l’optimisme athée signifiait une fuite de la nature, alors le pessimisme athée d’aujourd’hui signifie une acceptation de la nature, avec les nombreux accidents atroces et la terrible tyrannie du hasard que cela implique. Les théories physiques de notre époque ressemblent aux récits épicuriens des atomes se déplaçant au hasard dans le vide, et il n’est pas étonnant que la physique quasi épicurienne conduise naturellement au stoïcisme et à l’hédonisme épicurien. L’optimisme égaré d’un Faust me manque cruellement — au moins, il était motivé pour corriger ce qui n’allait pas dans le monde. Faust me semble moralement supérieur à Nietzsche, ce premier philosophe environnementaliste qui s’opposait à la fois au christianisme et à l’utopie technoscientifique en souhaitant un retour à la nature, un faux Eden aux dents et aux griffes acérées.
L’optimisme judéo-occidental diffère de l’optimisme athée des Lumières par la mesure extrême dans laquelle il croit que les forces du chaos et de la nature peuvent être maîtrisées et le seront. La tyrannie du hasard cédera la place à la providence divine. Ce passage du chaos à l’ordre commence dans la Genèse: « La terre était informe et vide; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme. Et l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux… Et Dieu dit: « Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse »: et il en fut ainsi » (Genèse 1:2, 9). Nous devons amasser « des trésors dans le ciel, où ni la teigne ni la rouille ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent » (Matthieu 6:20), un lieu où le chaos et le hasard n’ont aucune emprise. Plus important encore peut-être, l’immortalité personnelle suppose nécessairement une existence dans un lieu où aucun accident ne peut survenir. Un tel lieu n’existait pas pour Lucrèce ou Épicure, et les premiers modernes comme Bacon et Hobbes ont éludé cette question. Mais avec Dieu, tout est possible.
La science et la technologie sont les alliées naturelles de cet optimisme judéo-occidental, surtout si nous restons ouverts à une perspective eschatologique dans laquelle Dieu œuvre à travers nous pour construire le royaume des cieux aujourd’hui, ici sur Terre, où le royaume des cieux est à la fois une réalité future et quelque chose qui peut être partiellement atteint dans le présent. Si l’on a le choix, il est plus raisonnable de s’allier à l’optimisme athée qu’au pessimisme athée, et nous devrions rester ouverts à l’idée que même le projet de conquête des terres sur la mer de Faust fait partie du plan plus vaste de Dieu. Après tout, dans la Bible, la mer est le lieu où vit le démon Léviathan, et elle symbolise le chaos qui doit être repoussé. Et le chaos sera repoussé jusqu’au bout: « Et je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle… et la mer n’était plus » (Apocalypse 21:1).
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