Anatomie d’un pouvoir discret et parasitique sur l’innovation
On nous répète que l’Occident protège la liberté d’innover. Pourtant, il existe un dispositif légal, peu connu mais parfaitement assumé, qui permet à l’État d’imposer le secret sur des inventions, d’en bloquer la publication et d’en interdire l’exploitation, parfois sans recours réel. Aux États-Unis, ce mécanisme a concerné au moins 6’500 inventions en 2025, et l’Europe dispose d’outils analogues. À l’ombre de ces procédures se dessine une question plus vaste et plus inquiétante: jusqu’où le pouvoir peut-il entraver la circulation des idées, verrouiller le progrès, et retarder l’avènement d’un avenir plus libre, plus prospère et plus pacifique?
Les démocraties occidentales sont souvent dépeintes comme des pays où l’initiative privée et l’économie de marché sont sacro-saintes; à l’inverse, on a tendance à considérer les régimes illibéraux tels que la Chine ou la Russie comme des endroits où l’État intervient de façon régulière, éhontée, et structurante dans l’industrie, la science et l’innovation.
À y regarder de près, cette croyance en ce qui concerne l’Occident ressemble pourtant moins à un fait objectif qu’au résultat d’une propagande délibérée: la liberté du marché y est mise en scène, alors qu’en même temps on y organise, parfois très explicitement et parfois par des mécanismes procéduraux discrets, une présence pléthorique du pouvoir dans les secteurs qu’il juge « stratégiques ».
Les domaines où cet interventionnisme est le plus évident sont ceux de la finance, de l’énergie, des infrastructures, ou des monopoles relevant du complexe militaro-industriel. Mais, dans l’économie au sens profond, celle de la découverte, des idées, des techniques, de la diffusion du savoir utile, il existe un dispositif plus méconnu et pourtant fondamental: l’arsenal juridique qui permet, non pas seulement de réglementer l’innovation, mais de la confisquer, de l’interdire, ou de l’occulter, parfois sans laisser de trace d’aucune sorte.
Dans son principe, le mécanisme est d’une simplicité redoutable: identifier des inventions sensibles (souvent via les dépôts de brevets), puis ordonner le silence sans recours judiciaire possible. Aux États-Unis, cette logique prend une forme paradigmatique avec l’Invention Secrecy Act (codifié au chapitre 17 du titre 35 du United States Code).
En Europe, elle existe sous d’autres noms, d’autres procédures, et des justifications parfois plus feutrées, mais l’idée demeure: au nom de la défense, de la sécurité nationale ou de la « sûreté publique », l’État se réserve un droit de regard, et parfois un droit de veto, sur ce qui peut être publié, exploité, ou même simplement raconté.
Il ne s’agit pas d’une théorie du complot, mais d’une pratique admise, codifiée et normalisée, bien que très rarement décrite dans la presse. Aux seuls États-Unis et en 2025 seulement, ce sont ainsi 6’500 inventions au strict minimum qui ont été occultées et interdites en une année.
États-Unis: le régime des secrecy orders
Le cœur du système américain est la possibilité d’imposer un secrecy order lorsqu’une agence fédérale estime que la divulgation d’une invention « pourrait » être préjudiciable à la sécurité nationale. Le texte vise explicitement la possibilité, toute hypothétique, d’une délivrance de brevet (et donc d’une publication de l’invention) qui exposerait une information jugée « sensible »; la conséquence est l’ordre d’interdire l’invention, d’imposer le secret, et de bloquer la délivrance du brevet.
Sur le plan administratif, l’USPTO (le Bureau américain des brevets et des marques de commerce) décrit ouvertement la pratique: un secrecy order a pour effet de restreindre la divulgation de l’invention et de retarder toute délivrance de brevet jusqu’à levée (ou non-renouvellement) de l’ordre; ces ordres sont typiquement renouvelables par périodes d’un an, ce qui permet une « prolongation indéfinie par tranches ».
Le point intéressant concerne le caractère systémique d’une telle disposition: la porte d’entrée la plus courante est précisément le dépôt de brevet, c’est-à-dire l’acte par lequel un innovateur essaie de protéger son invention. Autrement dit, le guichet de la propriété intellectuelle lui-même se transforme parfois en guichet de signalement et de censure.
Royaume-Uni: secrecy directions
Au Royaume-Uni, ce même mécanisme est tout aussi explicitement assumé: l’IPO (office de la propriété intellectuelle) indique qu’il procède à une « vérification de sécurité nationale » sur chaque demande, et peut émettre des « directions » interdisant la communication d’informations jugées préjudiciables à la « sécurité nationale » ou à la « sûreté du public ».
On dispose même d’une « liste de sécurité » décrivant des domaines technologiques susceptibles d’être concernés; or cette liste elle-même est partiellement secrète et censurée.
France: autorisation préalable et « secret défense » dans le droit des brevets
En France, l’architecture est différente mais la substance comparable: l’article L612-9 du Code de la propriété intellectuelle prévoit que les inventions faisant l’objet de demandes de brevet ne peuvent être divulguées et exploitées librement tant qu’une autorisation n’a pas été accordée; le ministre chargé de la défense est habilité à prendre connaissance des demandes, à titre confidentiel, via l’INPI (Institut national de la propriété industrielle).
Les directives et documents de l’INPI évoquent aussi explicitement le cas de demandes « mises au secret ».
Allemagne: Geheimschutz
L’Allemagne reconnaît aussi un régime de Geheimschutz (protection du secret): certaines demandes de brevets ou de modèles d’utilité, notamment en technologies d’armement, nucléaires ou communications secrètes, mais pas seulement, peuvent contenir des secrets d’État et être traitées dans un circuit de confidentialité renforcée.
Il est un détail révélateur: une partie de l’information statistique ou organisationnelle elle-même se trouve souvent traitée comme sensible, ce qui rend la mesure publique du phénomène structurellement difficile. Cette opacité n’est pas une dérive à proprement parler: elle est la finalité logique du mécanisme.
Autres équivalents européens
Il n’existe pas, à proprement parler, un « Invention Secrecy Act européen » unique: les dispositifs relèvent des droits nationaux. L’OMPI (Organisation mondiale de la propriété intellectuelle) recense d’ailleurs, pays par pays, des régimes de secret susceptibles d’affecter la circulation internationale des demandes.
Pour une comparaison synthétique en Europe, des analyses comparatives existent et montrent la convergence de l’objectif: empêcher qu’une invention jugée « stratégique » ne soit jamais divulguée.
La Suisse quant à elle ne dispose pas de régime de secret des inventions directement comparable au Invention Secrecy Act en tant que procédure attachée à l’office des brevets, et la doctrine suisse indique même explicitement l’absence de « secrecy review ». Sa capacité à neutraliser la diffusion d’une innovation, lorsque l’État estime qu’un « intérêt supérieur » est en jeu, n’est pas pour autant inexistante; cela peut se faire via la loi fédérale sur le matériel de guerre ou la loi fédérale sur la sécurité de l’information. C’est ce qui s’est passé par exemple dans le cas Tinner (sous pression probable des États-Unis).
Rentes, monopoles et cartels
Ces régimes du secret et de censure de l’innovation heurtent plusieurs piliers du libéralisme politique et économique.
D’abord, ils limitent la liberté d’expression et de publication technique: l’inventeur peut se voir interdire non seulement de publier, mais de discuter, négocier, financer, ou même tester publiquement son invention. Dans les faits, on n’interdit pas seulement un document: on asphyxie la libre circulation des idées.
Ensuite, ils brouillent le droit de propriété. Le brevet est censé être un échange: divulgation contre exclusivité temporaire. Ici, l’État peut imposer la divulgation à huis clos (au profit d’agences), tout en bloquant l’exclusivité (puisqu’il n’y a pas de délivrance). Et même lorsque le droit permet théoriquement une compensation, l’effectivité est problématique: comment prouver un préjudice si l’on ne peut pas parler de ce que l’on a inventé?
Enfin, la dynamique concurrentielle en sort déformée: les acteurs déjà intégrés aux réseaux de défense (contractants, « industriels stratégiques », laboratoires accrédités) ont des canaux et des habilitations permettant de travailler sous secret; l’inventeur indépendant, lui, est immobilisé. Ce n’est pas seulement une restriction: c’est un filtre social, qui tend à consolider les oligopoles compatibles avec le pouvoir, et à décourager les innovations « extérieures au club ».
Harcèlement, vols, disparitions et meurtres
Lorsqu’on se pose la question de savoir si les États agissent de façon encore plus violente, par l’intermédiaire de harcèlement, de cambriolages, de menaces et, a fortiori, de meurtres, on tombe dans une zone où coexistent à la fois des faits établis, des récits journalistiques plausibles mais non démontrés, et des hypothèses spéculatives entretenues par l’opacité même des dispositifs de « sécurité nationale ».
On ne peut donc pas affirmer que les États occidentaux tuent régulièrement leurs propres inventeurs, sur le modèle de ce que fait par exemple le régime israélien avec les ingénieurs iraniens; on peut toutefois recenser des cas probables de confiscation, censure ou violence directs, même si on ne peut presque jamais démontrer formellement un lien causal solide entre « invention dérangeante » et violence ou intimidation.
Ci-dessous figurent quelques exemples parmi les plus connus.
Nikola Tesla
À la mort de l’inventeur en janvier 1943, des représentants de l’Office of Alien Property ont saisi ses effets personnels et ses papiers. Peu après, un certain John G. Trump (directeur de recherche au MIT et oncle paternel de l’actuel président américain) aurait été mandaté pour examiner ces documents, par suite qualifiés de « principalement spéculatifs, philosophiques et promotionnels ».
Le mystère demeure, car de nombreux documents restent toujours cachés, malgré la divulgation en 2016 de 250 pages de notes ayant appartenu à l’inventeur d’origine serbe. On ne sait par exemple pas si les rumeurs d’une arme à énergie dirigée que Tesla aurait inventée sont fondées; un document déclassifié de la CIA reconnaît toutefois que les documents saisis « peuvent avoir une valeur militaire et commerciale significative ».
Thomas Henry Moray
Dans un article de 2003, The Guardian rapporte que le dispositif originel de l’inventeur américain aurait été détruit en 1941. Le journal évoque une « toile d’intrigue » incluant une tentative d’assassinat et une infiltration de son laboratoire, dans un contexte où Moray craignait que des autorités (ou des intérêts liés à l’État) veuillent saisir ou faire disparaître l’invention qui aurait été en mesure de fournir une énergie abondante et gratuite.
Gerald Bull
Gerald Bull, ingénieur en artillerie lié au projet irakien de « supercanon », a été assassiné à Bruxelles en mars 1990. Le fait de l’assassinat est établi; l’auteur n’a pas été identifié judiciairement; les hypothèses de l’implication d’un pouvoir étatique abondent.
Ce meurtre en plein jour a fait suite à une campagne de harcèlement que les médias de l’époque avaient estimée pouvoir être liée à ses innovations remarquables.
Eugene Mallove
Eugene Mallove, scientifique réputé pour son travail dans le domaine de la fusion froide et de l’énergie libre, a été tué en 2004 dans la maison de son enfance. L’événement a fait l’objet d’enquêtes et de poursuites, avec des arrestations et des condamnations rapportées par des médias locaux.
Le meurtre, intervenu quelques mois après que le département américain de l’énergie ait décidé d’examiner son travail, a fait l’objet de nombreuses spéculations quant à son commanditaire, auquel on prête l’intention possible d’avoir voulu empêcher une révolution énergétique.
Stanley Allen Meyer
Stanley Meyer, connu pour ses revendications autour d’une « water fuel cell » (pile à combustible à eau) révolutionnaire, avait affirmé à la télévision dans les années 90, démonstration à l’appui, que son invention permettait de voyager entre Los Angeles et New York avec seulement 22 gallons américains (83 litres) d’eau; son invention avait également constitué l’élément central du documentaire de 1995 It runs on water (« ça fonctionne à l’eau »).
Par la suite, un tribunal de l’Ohio l’a condamné à payer 25’000 dollars de dédommagement après qu’un expert ait déclaré qu’il « n’y avait rien de révolutionnaire dans sa pile à combustible qui fonctionne grâce à une électrolyse conventionnelle ».
En 1998, alors qu’il dînait au restaurant avec son frère et deux investisseurs belges, et immédiatement après avoir bu une gorgée de sa boisson, il se saisit la gorge, cria « il m’ont empoisonné », et mourut sur le champ.
Le détective en charge de l’enquête sur sa mort déclara à l’époque que « la mort de Meyer a donné lieu à toutes sortes d’histoires de complot et d’intrigues secrètes », bien que la cause officielle retenue pour son décès fut l’anévrisme cérébral.
Amy Eskridge
Un exemple plus récent de mort suspecte pour cause soupçonnée d’innovation est celui d’Amy Eskridge, une scientifique américaine cofondatrice de The Institute for Exotic Science (Institut pour la science exotique) et de la startup HoloChron Engineering (spécialisée dans l’antigravité « développant des technologies innovantes exploitant les phénomènes quantiques »), qui travaillait dans le domaine de l’anti-gravité (deux de ses dernières présentations publiques sont archivées ici et ici).
Selon une déposition au sénat américain datant du 13 novembre 2024, Franc Milburn, agent des services secrets britanniques à la retraite, affirme que Dr Eskridge a été prise pour cible par des armes à énergie dirigée et assassinée par une « société aérospatiale privée » aux États-Unis parce qu’elle participait aux discussions sur les OVNIs et travaillait sur des systèmes de propulsion avancés.
Rien n’est prouvé: tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est décédée dans des circonstances troubles le 11 juin 2022.
Hypothèse sur l’énergie libre
Il n’est pas nécessaire de croire au mouvement perpétuel pour poser une question raisonnable: produisons-nous de l’énergie avec une efficacité proche de ce qui est physiquement et techniquement atteignable, ou sommes-nous simplement installés dans un optimum local, verrouillé par la réglementation et le pouvoir établis?
Sur le plan scientifique connu, plusieurs notions excitent l’imagination: les fluctuations du vide quantique et les phénomènes de type Casimir (statique et dynamique) sont réels et mesurables; on a même observé l’effet Casimir dynamique dans des circuits supraconducteurs, où des conditions analogues à un miroir « en mouvement » transforment des fluctuations en photons observables.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’on ait déjà élaboré un schéma réaliste d’extraction d’énergie du vide utilisable industriellement, mais cela suffit à rappeler une chose: le vide n’est pas un néant simple, et la frontière entre « virtuel » et « observable » dépend parfois du dispositif expérimental.
Au-delà de ces horizons quantiques, il existe des terrains plus prosaïques: amélioration radicale de piles à combustible, gains de rendement dans des architectures électrochimiques, optimisation de moteurs, récupération de chaleur, matériaux, catalyse, etc. Rien de fondamentalement nouveau d’un point de vue théorique, et pourtant, si une invention promettait un saut discontinu, elle heurterait immédiatement déjà des intérêts colossaux.
C’est de là que naît l’idée que des innovations énergétiques aient pu être confisquées, volées, ou enterrées au minimum via des dispositifs juridiques de secret.
L’existence même de tels régimes de secret sur les inventions produit mécaniquement un angle mort: lorsque quelqu’un affirme « on m’a interdit d’en parler », il est souvent impossible de discriminer le vrai du faux, ce qui crée un marché naturel pour les récits, et, plus inquiétant, un refuge naturel pour les confiscations réelles.
Autrement dit, le secret d’État n’explique pas tout, mais il dégrade la qualité épistémique de l’espace public: il rend certaines vérifications impossibles, et il transforme la frontière entre science et mythe en zone brumeuse, zone où le pouvoir, lui, conserve l’avantage.
Conclusion
On n’a fait ici qu’effleurer la pointe de l’iceberg d’un sujet tout à fait fondamental: le pouvoir cherche, par différents moyens, à limiter l’innovation et la libre diffusion d’idées. C’est vrai lorsqu’il agit pour censurer la librairie Libgen, c’est vrai lorsqu’il mène une guerre contre la cryptographie, et c’est vrai lorsqu’il menace, censure, pille ou tue des innovateurs.
On ne sait donc pas à quoi ressemblerait le monde si on n’avait pas sur le dos un parasite éternel, ennemi de la beauté, de la vérité, du progrès et de la civilisation, qui, non content de prélever la plus grande quantité de la richesse effectivement produite, empêche de surcroît la production de richesse véritable au-delà d’une certaine limite.
On ne sait même pas combien d’inventions sont réellement censurées et confisquées, ou combien d’innovateurs sont effectivement menacés et/ou tués. On sait toutefois une chose: le frein qu’exerce le parasite sur l’innovation ne se limite pas à ces seuls mécanismes spectaculaires. La débilitation de la recherche et de la vraie découverte provient aussi de la fiscalité, de la capture réglementaire, des guerres, de l’inflation et de l’interventionnisme monétaire, des distorsions induites par certains régimes de propriété intellectuelle, ou, plus insidieusement, de la subvention qui oriente la science vers le politiquement rentable plutôt que vers le vrai.
On a exploré ici un seul angle de ce problème ancien, parce qu’il reste étonnamment méconnu: le pouvoir de dire non à une invention, puis d’interdire qu’on raconte qu’on lui a dit non.
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