IA, pouvoir et liberté: quel monde nous prépare la Silicon Valley?

Dimanche 1er novembre à 20h30, diffusion d'un entretien avec le journaliste Laurent Fendt, auteur du livre "Le bruit des Bots".
Partager:

Qui façonne le monde de demain et quelle place y aurons-nous? Derrière les promesses de l’intelligence artificielle se dessinent des choix politiques, économiques, idéologiques et humains qui engagent notre avenir.

Dans cet entretien accordé à Essentiel News, Laurent Fendt, journaliste et créateur de HYM.MEDIA, présente son ouvrage Le bruit des Bots. À travers les trajectoires d’Elon Musk et de Peter Thiel, il relie réseaux financiers, influences idéologiques et ambitions technologiques. Son enquête défend une thèse: derrière certaines promesses d’émancipation se construirait une société technocratique, dont les moyens de contrôle pourraient conduire à ce qu’il qualifie de technofascisme.

Un échange qui invite à comprendre les projets portés par ces acteurs, mais aussi à réfléchir à notre propre participation au monde qu’ils contribuent à façonner.

Acteurs et réseaux: de la Silicon Valley au pouvoir politique

L’un occupe constamment la scène médiatique, l’autre cultive davantage la discrétion. Pour Laurent Fendt, Elon Musk et Peter Thiel incarnent deux figures complémentaires, dont les trajectoires permettent de comprendre une partie des transformations contemporaines.

L’entretien revient sur PayPal et sur le réseau surnommé la « PayPal Mafia », avant d’aborder Palantir et Mithril Capital. Laurent Fendt suit les liens entre entrepreneurs, investisseurs et responsables politiques, notamment autour de Donald Trump et de J.D. Vance.

Selon lui, ces relations dépasseraient les seules opportunités commerciales: les financements et les alliances permettraient de faire progresser une certaine conception de la société jusque dans les lieux de décision politique. Son approche consiste à regarder ensemble les hommes, les idées et les moyens dont ils disposent pour les mettre en œuvre.

Idées et pouvoir: de la technocratie au technofascisme?

Laurent Fendt remonte au mouvement Technocracy Inc., auquel participa Joshua Haldeman, le grand-père maternel d’Elon Musk. Il décrit le projet d’un « Technate »: un vaste ensemble administré par des spécialistes, où l’organisation économique reposerait sur une comptabilité énergétique.

L’auteur voit dans cette histoire un précédent éclairant pour comprendre certaines ambitions actuelles. Il rapproche ce gouvernement par les experts des possibilités offertes aujourd’hui par les données et les algorithmes.

La discussion explore ensuite Curtis Yarvin, Nick Land, le Dark Enlightenment et l’accélérationnisme. Dans la lecture qu’en propose Laurent Fendt, ces pensées nourriraient une remise en cause de la démocratie au profit d’un pouvoir organisé sur le modèle de l’entreprise, de la performance et du contrôle.

Le technofascisme qui pourrait en découler serait une société dans laquelle la puissance technologique servirait la domination d’un petit nombre, au détriment de la souveraineté des individus et des peuples. L’IA deviendrait alors un instrument permettant d’analyser les comportements, d’anticiper les réactions et d’orienter les populations.

Imaginaires et symboles: les récits qui façonnent le futur

Pour comprendre ces visions du monde, Laurent Fendt s’intéresse aussi aux récits qui les ont nourries: Fondation d’Isaac Asimov et Le Seigneur des anneaux de Tolkien. Il fait le lien entre cette ambition de prévoir le devenir des civilisations présente chez Azimov et les capacités de projection et d’analyse recherchées à travers les technologies contemporaines. Il examine également les références à Tolkien dans les noms de Palantir et de Mithril Capital. Les buts poursuivis par les acteurs du technofascisme seraient de voir, anticiper, protéger, conquérir ou dépasser les limites existantes.

Laurent Fendt souligne toutefois un paradoxe entre la critique de la domination technique que l’on peut relever chez Tolkien et l’usage de cet univers par des entreprises technologiques.

Une question traverse tout l’entretien: la machine restera-t-elle au service de l’humain ou l’humain devra-t-il s’adapter aux exigences de la machine?

Transformer l’humain: jusqu’où voulons-nous aller?

La réflexion de Laurent Fendt aborde également la vision transhumaniste qui sous-tend le développement de ces nouvelles technologies. Après avoir transformé son environnement, l’être humain chercherait-il désormais à se transformer lui-même, jusqu’à dépasser sa condition biologique?

La longévité, les interfaces cerveau-machine et les perspectives de reproduction artificielle sont évoquées. Mais Laurent Fendt s’attarde surtout sur la conception de l’existence qui accompagnerait ces ambitions: qui déterminerait la valeur d’une vie, les capacités souhaitables, et les individus auxquels seront réservées certaines possibilités?

Il établit un lien entre transhumanisme, sélection humaine et logique de compétition. Dans son analyse, la quête d’augmentation pourrait favoriser une minorité disposant déjà du savoir, des capitaux et du pouvoir. Il rapproche également le pronatalisme de certains entrepreneurs d’une volonté de prolonger leur influence à travers leur descendance.

Au cœur de sa critique se trouve le risque de réduire l’être humain à son utilité, à ses performances et à son coût. L’entretien ouvre ainsi une réflexion sur la conscience, l’ego, la mort et la place de la transcendance dans notre rapport au progrès.

Récits du futur: effondrement, apocalypse et monde nouveau

Les ambitions technologiques s’accompagnent-elles d’une vision de la fin des temps? Laurent Fendt consacre une partie de l’échange aux préoccupations de Peter Thiel autour de l’Antéchrist et de la perspective d’un gouvernement mondial.

Il relève une contradiction: les outils développés pour défendre la liberté pourraient aussi fournir les moyens d’un contrôle centralisé que leurs promoteurs disent redouter.

L’auteur relie ces discours à l’accélérationnisme, à la préparation de bunkers et aux projets d’enclaves autonomes pour les plus fortunés. Selon sa thèse, la déstabilisation de l’ordre existant pourrait préparer l’installation d’un monde nouveau, dont certains acteurs organiseraient déjà les structures.

Il invite aussi à dépasser l’opposition apparente entre des camps qui se présentent comme irréconciliables. Derrière leurs affrontements, il voit des dynamiques qui pourraient converger vers davantage de concentration du pouvoir et de dépendance technologique.

Reprendre la main: du discernement à la création collective

Face à ce diagnostic, Laurent Fendt reconnaît que nous sommes pris dans une contradiction, puisque nous utilisons nous-mêmes les technologies et les réseaux dont nous dénonçons certains effets. Pour lui, la question porte sur la place que nous leur accordons et sur ce que nous choisissons d’en faire.

Tout commence par un travail intérieur. En effet, comment prétendre construire un monde de paix et d’équité si nous ne cherchons pas d’abord à incarner ces valeurs dans nos relations avec nos proches, nos enfants ou nos voisins?

Il exprime également sa défiance envers la possibilité de restaurer un système qu’il considère comme épuisé. Il encourage à consacrer notre créativité et notre énergie à ce que nous souhaitons faire naître. Allumer une lumière plutôt que maudire les ténèbres et s’appliquer à concrétiser petit à petit, par des actes quotidiens, le monde que nous appelons de nos vœux.

A voir également sur Essentiel News:

Partager:

Cet article vous a plu?
Essentiel News propose des clés de lecture de l’agenda mondial et des alternatives pour en sortir.
Pensez à vous abonner ou à faire un don.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *